Survivre à la détresse du télétravail

«Le télétravail a éliminé tout élément social de notre quotidien professionnel.»
Photo: Aless MC «Le télétravail a éliminé tout élément social de notre quotidien professionnel.»

L’isolement forcé par la pandémie de la COVID-19 est une source de détresse psychologique pour plusieurs d’entre nous. Mais, à mesure que les journées de télétravail s’additionnent, une autre détresse s’installe, appelons-la la détresse professionnelle. C’est ce sentiment d’impuissance devant l’inefficacité de notre nouvelle organisation (ou désorganisation) du travail. « Nous avons tous besoin de partager nos émotions face à cette crise, reconnaît Christine Renaud, fondatrice de la plateforme d’apprentissage collaboratif e180. Mais nous éprouvons aussi un besoin d’accomplissement, le besoin de nous départir de ce sentiment d’impuissance, de voir nos projets avancer, de poursuivre ce que nous avions amorcé avant la pandémie. » Olivier Laquinte, président de la firme de transformation numérique Talsom, ajoute : « Un des freins les plus importants à la reprise sera les répercussions humaines que cette crise aura sur nous. Le télétravail a éliminé tout élément social de notre quotidien professionnel. »

Or, le « social professionnel » ne se résume pas à ces petits et grands moments de confidences autour de la machine à café. Il est aussi fait des connaissances que l’on partage et que l’on reçoit entre collègues. Dans l’immédiat, ces échanges contribuent à nous faire réfléchir et à débloquer nos dossiers. À long terme, ils nous permettent de nous sentir utiles, lorsqu’on partage nos connaissances, et de nous développer professionnellement, lorsqu’on en bénéficie.

La braindate virtuelle

La mission de la firme montréalaise e180 repose justement sur l’apprentissage entre pairs. En cette période d’isolement forcé, elle propose les braindates virtuelles comme antidotes à la détresse professionnelle des télétravailleurs forcés.

Au lancement d’e180, en 2011, les braindates, ces rencontres d’apprentissage entre pairs, visaient les citoyens. Des gens comme vous et moi affichaient sur la plateforme l’expertise qu’ils voulaient partager : coder, faire des sushis, tricoter, monter un plan de communication, etc. Il s’ensuivait une rencontre face à face entre deux humains. « C’était génial, mais je n’en ai tiré aucun revenu », confie l’entrepreneuse. À partir de 2013, e180 propose son concept de « braindates » au monde événementiel. En s’inscrivant à une conférence partenaire d’e180, les participants ont accès à une plateforme où ils énumèrent leurs champs d’intérêt professionnels et proposent des rencontres (à deux ou en petit groupe) sur des sujets spécifiques. On prend rendez-vous et on se rejoint, pendant la conférence, dans l’espace e180.

De cette façon, e180 a organisé des braindates pour 100 événements dans 13 pays. Depuis trois semaines, plus rien. Les conférences ont toutes été annulées. Balayés les revenus pour e180 et les possibilités d’apprentissages et de développement professionnel pour les congressistes. Mais doit-il vraiment en être ainsi ? « Ce n’est pas parce qu’un événement est annulé que les congressistes devraient être privés d’échanger et d’apprendre sur des sujets précis qui contribuent à leur développement professionnel », estime Christine Renaud. C’est ainsi qu’e180 a proposé à ses clients de tenir virtuellement les braindates qui se seraient déroulées face à face.

La réponse à cette proposition a pris e180 de court : en un mois, on a enregistré trois fois plus de demandes pour les braindates virtuelles que pour les braindates en personne. En plus des organisateurs d’événements, qui y voient une façon de redéployer leur offre, des entreprises y trouvent une façon de connecter leurs employés disséminés. Et de leur redonner certains repères professionnels.

Comment marche une braindate

On a l’habitude des plateformes de clavardage où l’on peut se connecter et échanger en tout temps avec les autres membres. La braindate virtuelle, elle, est plus encadrée. Elle se déroule à date et heure fixe. Prenons le cas du Skoll World Forum on Social Entrepreneurship qui devait se tenir à Oxford, en Grande-Bretagne, du 30 mars au 3 avril. La version redessinée prévoit une plage horaire le vendredi 3 avril pour les braindates virtuelles. D’ici là, les congressistes sont invités à proposer des sujets spécifiques de discussions virtuelles ou à s’inscrire à celles proposées.

La formule est la même pour les entreprises et leurs télétravailleurs. On informe ces derniers d’un moment réservé aux braindates. On laisse les sujets émerger sur la plateforme et les gens s’inscrire. « Dans tous les cas, il n’est pas question de communiquer pour communiquer, précise Christine Renaud. On s’inscrit pour apprendre. » Elle ajoute qu’« on ne parle pas de partage d’expertise, mais bien de partage d’expérience. Le rôle d’expert suppose une relation de pouvoir qui ne convient pas au type d’apprentissage qu’e180 souhaite susciter. On encourage les gens à contribuer à partir d’une expérience spécifique qui peut propulser l’autre à travers un défi qu’il vit ».

Revoir la place du télétravail

Les braindates virtuelles constituent une réponse à une crise. Or les crises peuvent être des occasions de transformation sociale, note Nathalie Gosselin, vice-présidente Stratégie et opérations pour la firme de consultation en transformation organisationnelle Edgenda. « Les crises forcent à envisager des comportements que nous n’aurions jamais adoptés en temps normal. Le sentiment d’urgence légitime beaucoup de gestes. » Avant la pandémie de la COVID-19, de nombreux employeurs refusaient le télétravail, malgré son effet positif sur l’équilibre entre la vie personnelle et la vie professionnelle, et sur la crise climatique. Cette crise y changera-t-elle quelque chose ? « Si l’expérience d’un comportement d’exception s’avère positive, il est possible que des organisations entament une transformation pour l’implanter dans un contexte normal, souligne Nathalie Gosselin. En ce moment, les gestionnaires se trouvent en situation d’ouverture forcée face au télétravail. Et une ouverture peut se refermer ou s’agrandir. »