Des jeux vidéo en versions (vraiment) originales

Adrien Bonot Collaboration spéciale
Dans son jeu «Clarevoyance», Chad Comeau s’est directement inspiré des habitants de Clare, en Acadie, qui sont devenus des personnages à part entière du jeu.
Photo: Courtoisie Chad Comeau Dans son jeu «Clarevoyance», Chad Comeau s’est directement inspiré des habitants de Clare, en Acadie, qui sont devenus des personnages à part entière du jeu.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Dans l’univers ultramondialisé des jeux vidéo, Montréal fait figure de place forte. Régulièrement présente parmi les cinq grands centres mondiaux de production de jeux vidéo, la métropole québécoise est une référence. Les jeux en langue anglaise représentent cependant la quasi-totalité de cette production. Toutefois, à travers la Belle Province ou en Acadie, d’irréductibles concepteurs résistent encore et toujours.

La notion d’insécurité linguistique dans cet îlot de français au cœur d’un océan anglais est au centre de la démarche de ces créateurs, témoigne Chad Comeau, concepteur des jeux La vie d’Arcade (2015) et Clarevoyance (2019).

« Dans le cas de mon entourage ici, en Acadie, nous sommes un peu habitués à consommer des médias anglo-américains, explique-t-il. Mais de plus en plus, notamment en musique, nous avons des artistes qui créent dans notre dialecte. C’est toujours bon de se voir reflété dans l’art, je pense, surtout pour la jeunesse. »

La création de nouveaux jeux vidéo en version originale québécoise ou doublés en langues régionales comme le joual, dialecte montréalais, ou l’acadien, permet une nouvelle expérience de gaming et une nouvelle immersion du joueur. Celui-ci s’identifie plus facilement à un personnage qui parle comme lui dans la vie de tous les jours. Dans son jeu Clarevoyance, Chad Comeau s’est directement inspiré des habitants de Clare, en Acadie, qui sont devenus des personnages à part entière du jeu.

« Lorsque des Acadiens jouent à mes jeux, c’est une toute nouvelle expérience de voir le dialogue en français acadien, et même de voir un récit de jeu qui se déroule dans notre entourage », croit-il.

Photo: Courtoisie Chad Comeau

Des coûts élevés

Le phénomène est tout récent. Seulement quelques jeux doublés ont vu le jour ces dernières années : Journey to the Savage Planet, du studio Typhoon, sorti le 28 janvier, est seulement le deuxième jeu intégralement doublé en québécois, après Kona, du studio Parabole en 2016. The Messenger, de Sabotage Studio, premier jeu à laisser le choix entre des textes en français de France ou en joual, ne remonte qu’à 2018. Cette tendance toute récente peine à s’installer. En effet, traduire en langue régionale coûte cher pour des retours sur investissement très pauvres. Les gros studios internationaux basés à Montréal, comme Ubisoft ou Eidos, se détournent de cette niche. Seuls les concepteurs autoentrepreneurs et les studios indépendants se lancent dans cette aventure linguistique et identitaire.

« Dans mon cas, ce sont des jeux créés en grande partie par moi seul, précise Chad Comeau. J’ai une formation et de l’expérience en traduction anglais-français, et je m’intéresse beaucoup à la linguistique et aux dialectes acadiens, ce qui explique le sujet et la langue de mes jeux. »

Il ajoute que cela ne lui coûte rien à traduire, ces jeux étant dès le départ conçus pour être en français acadien.

« L’été prochain, je vais traduire Clarevoyance en anglais, confie-t-il. C’est donc la traduction anglaise qui coûte. Mais je peux voir que pour de grandes entreprises, ce n’est pas rentable d’en faire une traduction en langue régionale. Chez les créateurs indépendants, qui ont plus de flexibilité, c’est possible et très amusant de voir les traductions, dans The Messenger par exemple. »

Humour typique d’ici

Si cette tendance est encore faible à l’échelle de la production de jeux vidéo, les joueurs répondent quant à eux présents. Les francophiles et francophones du Canada et du reste du monde apprécient cette option de jeu. Le jeu Kona dans sa version québécoise s’est par exemple vendu pour 90 % à l’étranger.

Depuis les années 1980, les jeux vidéo sont une nouvelle forme de sous-culture médiatique populaire au même titre que la littérature, le cinéma ou la musique. Les messages véhiculés au travers des jeux peuvent être éminemment politiques et participer à la culture historique des joueurs.

Dans les colonnes du quotidien français Le Monde, Thierry Boulanger, concepteur du jeu The Messenger, raconte que le jeu porte un humour typique d’ici et que l’aventure inclut plusieurs éléments de ce qui était considéré comme cool pour les enfants du Québec dans les années 1990.

Cette approche nouvelle de l’histoire et de la culture populaire est au cœur de ce phénomène nouveau du doublage en langue régionale. Comme le montrent les différentes réclamations autonomistes en Europe comme celles de la Catalogne ou de l’Écosse, la langue est la principale source d’unité d’un peuple, c’est son fondement même.

Ainsi, si la création et le doublage de jeux vidéo en langue régionale en sont encore à leurs balbutiements, gageons qu’ils ont de belles années devant eux, alors même que le nombre de francophones hors de France est en constante augmentation. À quand, donc, un jeu vidéo en français de Côte d’Ivoire ou du Sénégal ?