Plaidoyer pour la francophonie institutionnelle

Pascaline David Collaboration spéciale
L'autrice Kim Thúy
Photo: Martin Girard  L'autrice Kim Thúy

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Si elle milite pour la diversité des cultures et des langues, Kim Thúy admet avoir un faible en particulier pour la langue française, celle qui l’a « mise au monde une deuxième fois ». Originaire du Vietnam, l’autrice est aujourd’hui une figure importante de la francophonie et souhaite que les institutions qui la pérennisent soient reconnues à leur juste valeur.

« Le français est aimé par tant de gens, mais c’est un amour silencieux, qu’il faudrait crier haut et fort », lance Kim Thúy. L’autrice, qui se déplace régulièrement dans le monde pour défendre la langue française, a fait le constat d’une francophonie qui n’a pas conscience d’elle-même.

Pourtant, nombreux sont les organismes qui se donnent pour mission de faire rayonner la culture francophone. Au cours des dix dernières années, Kim Thúy a pris conscience de l’importance et de l’impact significatif que pouvaient avoir des structures telles que l’Association internationale des études québécoises (AIEQ), le Réseau des alliances françaises, l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), l’Institut français, qui sont présentes dans le monde entier.

« Si on veut que la langue reste vivante, vibrante et dynamique, on doit soutenir ces penseurs, affirme-t-elle. Les institutions sont fondamentales pour diffuser la culture francophone et démontrer la polyvalence de la langue française. »

En Roumanie, par exemple, au Centre des études canadiennes à l’Université Alexandru loan Cuza de Iași, il est possible d’étudier la littérature québécoise. Au Japon, il existe un cours sur le Québec contemporain suivi par 200 étudiants de l’Université Meiji, à Tokyo. L’AIEQ y a organisé une journée de conférences avec des professeurs sur des questions aussi précises que la ponctuation phraséale d’Anne Hébert et la nordicité dans la langue de Miron. « C’est un exploit, car ils connaissent la littérature québécoise de l’intérieur, lance-t-elle. Je ne sais pas si la francophonie existerait sans toutes ces petites cellules. »

Plutôt que chacune travaille en vase clos, Kim Thúy estime que ces organisations pourraient davantage se donner la main lorsqu’un auteur vient faire une conférence, par exemple. « Si je suis invitée par l’Alliance française, j’aimerais qu’elle collabore avec toutes les autres institutions pour aller chercher différents publics et maximiser l’information », témoigne-t-elle. L’écrivaine suggère que cette coordination se fasse par le truchement de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Une culture francophone distincte

Militer pour la connaissance approfondie de la langue française, c’est aussi se battre pour une vision du monde plus complète. Le français du Québec, par exemple, a évolué différemment de celui de France, notamment en ce qui concerne la féminisation des titres et des textes. Cela dénote une culture plus conservatrice en France, dotée de structures plus lourdes, qui rend la progression plus difficile et moins rapide qu’en Amérique du Nord.

« La diffusion de la culture francophone est aussi fondamentale pour comprendre notre environnement et la complexité de l’humain, qui n’est pas monochrome, souligne-t-elle. Il y a, en français, des mots qui n’existent pas dans les autres langues et qui traduisent des façons différentes de gérer certaines situations et de voir le monde. » Si l’on perd la langue, on perd également une culture, des notions propres à celle-ci et donc, une possibilité de s’inspirer d’une autre vision du monde.

En Italie, par exemple, les gens ouvrent les fenêtres pour chanter dans l’espoir de soulager la peur et l’angoisse du coronavirus qui les assiège. Un comportement difficilement concevable à Londres ou à Ottawa, selon elle. Dans la culture francophone et plus largement latine, on porte également beaucoup d’attention aux émotions, ce qui est moins le cas dans la culture anglophone.

Côté gastronomique, on appréciera d’autant plus le mot « gourmandise » lorsqu’on sait qu’il n’existe pas en anglais. « S’il y a une part de culpabilité dans cette notion, il y en a surtout une de plaisir, qui reflète le fait que l’on mange aussi pour le plaisir dans la culture francophone, que l’on affectionne l’art de la table », illustre l’écrivaine.

Dans une perspective plus poétique, l’autrice fait le parallèle avec le poisson rouge, que l’on appelle ainsi parce qu’il est rouge si on le regarde de la tête vers la queue. Les anglophones, eux, le dénomment « gold fish », car il semble doré lorsqu’il est observé de la queue vers la tête. Pour les Vietnamiens, il s’agit d’un « poisson chinois », de par ses origines. Personne n’est dans l’erreur, mais cette multiplicité des points de vue d’une seule et même réalité permet d’avoir, ensemble, une vision plus complète de ce que l’on a devant les yeux, individuellement.

Faire évoluer nos sociétés

Certes, le français s’est étendu à travers le monde avec la colonisation. « Peut-on changer le passé ? Non. Alors, maintenant, que fait-on avec cet héritage ? s’interroge Kim Thúy, qui n’oublie pas les horreurs liées au colonialisme. Il faut aller chercher ce qu’il reste et le transformer en quelque chose de positif. »

C’est d’ailleurs la connaissance simultanée du français, de l’anglais et du vietnamien qui a permis à l’écrivaine d’appréhender les choses de cette manière. « J’ai réalisé avec le temps que j’aime encore plus chacune de ces langues grâce aux deux autres, explique-t-elle. Et si je le pouvais, je me battrais pour absolument toutes celles qui existent. »

Au-delà des poissons et des chants italiens, l’écrivaine estime que la compréhension plurielle des cultures permet, ultimement, de faire avancer nos sociétés. « Il faut continuer à promouvoir la langue française et toutes les autres pour comparer nos différentes applications de la démocratie, du droit, de la diplomatie », conclut-elle.