Pour qui se prend Lori Saint-Martin ?

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Lori Saint-Martin
Photo: Ariane Gibeau Lori Saint-Martin

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Qui n’a jamais songé, un jour, à changer d’identité, à se réinventer complètement ? Pour Lori Saint-Martin, cette transformation nécessaire s’est opérée naturellement lorsqu’à 10 ans, elle a compris qu’elle apprendrait le français, qu’elle deviendrait francophone. Pour qui je me prends est une ode aux langues, à ses « potentialités » et, surtout, au français, « ma langue d’amour, ma langue d’écriture », confie-t-elle.

La première œuvre de l’écrivaine : se créer elle-même comme francophone. Née dans une famille unilingue anglophone prolétaire à Kitchener, en Ontario, elle se prend avant tout pour une personne qui a deux langues maternelles. « La langue maternelle est la première langue qu’on a apprise, fait valoir Mme Saint-Martin. Cette définition est incomplète. Je considère que j’ai deux langues maternelles : une apprise à la naissance et l’autre vers 10-11 ans. »

« Voilà ma (nouvelle) vie »

Rentrée scolaire de la cinquième année : dans cette « ville d’usines toute grise » du sud de l’Ontario, Lori Saint-Martin se sent « bizarre, exilée, au mauvais endroit, mais sans autre lieu », dit-elle. « Today you’re going to start French », lance alors l’enseignant à la classe.

Elle rencontre la famille Leduc sur un grand carton bardé de rouge et de bleu. « Voilà M. Leduc. Voilà Mme Leduc. Et voilà Jacques, Suzette, Henri et Marie-Claire. Et voilà Pitou. Pitou est le chien de Henri. »

C’est le coup de foudre.

« Je voyais qu’on pouvait dire les choses autrement, note l’autrice. Ça voulait dire qu’il y avait un ailleurs. Comme je n’étais pas à l’aise, je cherchais cet ailleurs. La langue française est devenue ce chez-moi. »

Un doctorat en littérature québécoise de l’Université Laval à Québec, trente années de vie professionnelle, une douzaine d’essais et quatre livres de fiction en français, plus de 110 romans et essais traduits de l’anglais vers le « français québécois », toujours avec son conjoint Paul Gagné : « Voilà ma vie. »

Lori Saint-Martin est aussi professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM. Elle vit au Québec depuis presque 40 ans.

Pour qui je me prends raconte la vie d’une femme qui a appris à respirer dans une autre langue parce qu’étouffée par celle qu’on lui a attribuée à la naissance, « par accident ». Avec l’anglais, « je connaissais le scénario, mais pas le texte », dit-elle.

Elle a plongé et a refait surface ailleurs, en français, d’abord et surtout, mais aussi en espagnol (et un peu en allemand).

« Dans ma tête, c’est un gros mélange. Il y a une rivière composée de plusieurs courants, un joyeux désordre de trois langues avec l’espagnol et l’anglais. » Elle refuse de choisir mais, sous la contrainte, elle opte pour le français sans hésitation.

Transformations linguistiques et identitaires

C’est pourtant assise à une table du café Barbieri à Madrid que durant plusieurs semaines elle a écrit ces fragments de son histoire personnelle. Pour mieux réfléchir à la notion d’identité, entre métaphores et jeux de miroirs.

« Reflet, réalité, reflet, réalité. […] Je pensais me placer devant le miroir intérieur et écrire. Mais je faisais erreur. Je suis le reflet. »

Son nom, Saint-Martin, n’est pas celui de son père. Il est devenu le sien un jour de l’été 1983, en consultant l’annuaire téléphonique de Québec.

« Pendant longtemps, j’ai voulu tout jeter, reconnaît l’écrivaine. Aujourd’hui, j’ai beaucoup de tendresse pour cette jeune femme révoltée, même si je trouve qu’elle exagérait. Je dis “elle” comme lorsqu’on regarde une photo de nous enfants. Cette jeune fille n’existe plus nulle part, mais elle est en nous. »

Après elle, l’autre personnage important du récit est sa mère. « Je la vois autrement maintenant que lorsque j’avais 15 ans. C’est un livre sur mes transformations linguistiques et identitaires. »

Ce projet de livre mijotait depuis longtemps. Si elle a pu le publier le 25 février, c’est parce que la réconciliation avec son passé était achevée. Le récit en est son témoignage. « Chaque langue est une révélation, un autre monde, un autre moi, une autre respiration », laisse tomber Lori Saint-Martin.

Pour qui je me prends témoigne de cette transmutation, courante chez les personnes qui ont plusieurs langues maternelles, selon elle. « Je suis persuadée que, lorsqu’on parle plusieurs langues, on change : la voix, la tonalité, les gestes, l’expression du visage. On n’est pas tout à fait la même personne. D’autres parties de nous se mettent à exister. »

Pour qui je me prends

Lori Saint-Martin, Boréal, Montréal, 2020