Maîtriser la langue à travers l’écriture hip-hop

Pascaline David Collaboration spéciale
Le rappeur québécois Webster
Photo: IssamZ Le rappeur québécois Webster

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

S’il se produit en concert, le rappeur québécois Webster parcourt aussi le monde pour offrir des ateliers d’écriture créative en français. Il initie aux différents outils littéraires, comme la rime, la comparaison ou la métaphore, pour démontrer la puissance des mots dans le rap.

De son vrai nom Aly Ndiaye, Webster est né et a grandi dans le quartier Limoilou à Québec. En 1995, à l’âge de 15 ans, il fait ses premiers pas dans le monde du rap. « J’aimais la culture hip-hop et la complexité des textes, raconte-t-il. C’était la première fois que je me retrouvais dans une discipline artistique. » Il considère le rap comme un art où l’authenticité est reine, puisque l’artiste doit être fidèle à ce qu’il est et à ce qu’il pense.

Si le rap n’a pas toujours bonne presse, il n’est pourtant pas un outil d’expression facile à maîtriser. « C’est l’un des véhicules littéraires les plus denses de notre époque, cela demande beaucoup d’expérience, de pratique et de talent pour être capable de jongler avec les métaphores, les jeux de mots, les comparaisons, les rimes », estime Webster.

Transition francophone

Pendant huit ans, il utilise la langue de Shakespeare, comme la plupart des autres rappeurs de sa génération. Sa transition vers le français s’est amorcée en même temps que l’éclosion d’une identité québécoise propre au rap, au début des années 2000. « Avant, les rappeurs québécois n’assumaient pas leur accent et rappaient avec l’accent de France », souligne-t-il. Une situation qui a changé avec la contribution d’artistes tels Muzion, Sans Pression ou Yvon Krevé.

Rapper en français s’est aussi révélé une question de survie. L’anglais n’étant pas sa langue maternelle, il n’avait pas une aussi bonne maîtrise de son outil de travail qu’il le souhaitait. Pour aller plus loin et en faire son métier, il devait sauter le pas.

Et c’est ce qu’il a fait en 2003. Dix années et quatre albums ont été nécessaires pour que le rappeur se sente à l’aise dans la langue de Molière. « Cela a pris du temps pour arriver à exprimer exactement ce que j’avais en tête, se souvient-il. C’est comme sculpter un bloc de marbre qui, tranquillement, commence à prendre forme et à se raffiner. »

Aujourd’hui, il est l’auteur d’un manuel d’écriture hip-hop, À l’ombre des feuilles, et d’un livre jeunesse à propos d’Olivier Le Jeune, le premier esclave africain au Canada, intitulé Le grain de sable et qui a reçu le prix Auteur.e de l’année au Gala Dynastie 2020.

Enseigner et inspirer

En 2009, le Musée national des beaux-arts de Québec l’a approché pour préparer un atelier d’écriture. « J’ai ressenti un vrai plaisir à intellectualiser ce que je faisais d’instinct depuis des années », confie l’artiste, qui a ensuite visité certains des établissements scolaires les plus renommés au monde pour enseigner l’écriture créative en français.

Selon Webster, un bon texte n’est pas tellement lié au vocabulaire qu’à la façon dont les mots sont agencés. Dans ses ateliers, il se plaît à enseigner différents procédés littéraires comme la métaphore et la rime pour démontrer la force des sonorités et des rythmes, mais aussi les subtilités de la langue française.

Le rappeur tient toutefois à ne pas opposer l’anglais et le français outre mesure, alors même que ce dernier est très politisé. « Un peu comme le peintre avec ses couleurs, le mélange des langues est intéressant, car elles sont complémentaires, explique-t-il. On peut jouer avec les connotations ou faire rimer un mot anglais avec un mot français. »

Il travaille également les méthodesd’inspiration et lance des discussions autour de la valeur et de l’évolution du rap. Avec ses élèves, il a d’ailleurs remarqué que le texte avait désormais perdu de son importance au profit de la musique et des ambiances. « Je trouve ça triste, car le rap est initialement là pour changer les choses, que ce soit dans une perspective personnelle, spirituelle ou bien sociale, affirme Webster. Letexte avait un objectif, une fonction. » Les nouvelles générations souhaitant toujours se dissocier des plus anciennes, l’artiste espère toutefois que l’on redonnera au contenu ses lettres de noblesse dans une vingtaine d’années, pour la même raison.

Dans ses derniers écrits, le rappeur explore le format de l’egotrip, qui consiste à parler de soi en termes élogieux comme prétexte à l’utilisation de figures de style. « J’écris autant pour les autres que pour moi-même », précise-t-il. Il aborde ainsi les thèmes du courage, de la résilience et de la persévérance. « Il y a un an, un jeune me demandait quel type de rap je faisais, raconte-t-il. Je lui ai répondu que je voulais qu’il ait envie d’avoir de bonnes notes, de devenir astronaute même, après m’avoir écouté. » Lui-même est fier d’avoir pu « transformer le plomb en or », comme il l’illustre, en voyageant à travers le monde grâce à ce qui a débuté par une simple feuille et un crayon.

Le grain de sable

Textes de Webster, illustrations de Valmo, Septentrion, 2019, 80 pages