Un réseau collégial de plus en plus anglophone

Jean-François Venne Collaboration spéciale
On constate depuis plusieurs années qu’un nombre grandissant d’étudiants francophones optent pour les cégeps de langue anglaise, déjà très prisés des allophones.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne On constate depuis plusieurs années qu’un nombre grandissant d’étudiants francophones optent pour les cégeps de langue anglaise, déjà très prisés des allophones.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

L'annonce au début du mois de mars de la création d’un nouveau cégep bilingue à Vaudreuil-Dorion a suscité une levée de boucliers dans certains milieux au Québec. Un mois plutôt, la pression avait été mise sur le cégep de la Gaspésie et des Îles pour qu’il revoie le fonctionnement de son antenne montréalaise, qui offre depuis 2015 des cours uniquement en anglais à des étudiants étrangers venus surtout de l’Inde et de la Chine. Certains voient là une pente très glissante vers l’anglicisation de Montréal et la relégation du français au Québec.

Une situation d’autant plus tendue que l’on constate depuis plusieurs années qu’un nombre grandissant d’étudiants francophones optent pour les cégeps de langue anglaise, déjà très prisés des allophones. Entre 2013 et 2018, selon le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, tous les établissements francophones de Montréal ont vu leur effectif étudiant à temps plein diminuer (en excluant la formation continue).

Du côté anglophone, ceux du collège Dawson — le plus gros au Québec — et du collège John Abbott ont plutôt progressé. Seul Vanier enregistrait une petite baisse de moins de 1 %. On retrouve actuellement 19 % des places d’études de niveau collégial dans le réseau anglophone, alors que cette communauté représente environ 8 % de la population québécoise.

Double impact

Pour Yannick Lacroix, professeur de philosophie au cégep de Maisonneuve, cette tendance génère deux effets néfastes. Le premier est quantitatif puisque les deux réseaux se trouvent en concurrence et que la popularité des établissements de langue anglaise tend à réduire le nombre d’étudiants dans les établissements de langue française. Or, le financement se distribue en fonction de l’effectif. Le déclin du réseau francophone s’accompagne donc de sa paupérisation. Le deuxième effet négatif est qualitatif, car les cégeps anglophones peuvent choisir les meilleurs candidats. Les cégeps anglophones comptent sur 20 % de francophones et 38 % d’allophones.

Ce glissement est également de mauvais augure pour l’épanouissement de notre communauté francophone. « Le cégep est le lieu par excellence de la passation de la culture en français au Québec, avance Yannick Lacroix. Le déclin du réseau collégial français m’inquiète donc beaucoup, à la fois comme professeur et comme citoyen québécois. » Il indique qu’au rythme où vont les choses, le préuniversitaire en français risque de devenir minoritaire sur l’île de Montréal d’ici trois ans.

Un argument souvent entendu, notamment de la bouche de l’ex-premier ministre du Québec Philippe Couillard, est celui selon lequel il est souhaitable que les jeunes Québécois deviennent bilingues. Aller apprendre l’anglais dans un cégep serait donc une bonne chose. Mais Yannick Lacroix rappelle que l’immense majorité des Montréalais du réseau francophone parlent bien l’anglais dès la fin du secondaire. Selon lui, s’ils choisissent le collégial en anglais, c’est pour intégrer cette communauté. « Ils perçoivent l’anglais comme la langue du succès ; elle a pour eux une valeur marchande et symbolique plus élevée », estime-t-il.

Pour contrer cette tendance, Yannick Lacroix juge que le gouvernement du Québec doit intervenir en étendant les dispositions scolaires de la loi 101 aux cégeps. « C’est une question de cohérence, croit-il. La politique linguistique du Québec est d’ériger le français en langue commune, et la promotion de cette langue constitue l’une des missions importantes des cégeps. Or, en ce moment, le système d’éducation public s’en éloigne. »

Financer sa marginalisation

Une position que partage entièrement Robert Laplante, directeur de la revue Action nationale. Cette publication a consacré de nombreux articles à ce sujet, dont un récent signé Frédéric Lacroix qui illustre très bien, chiffres à l’appui, les tendances à l’œuvre dans l’anglicisation de l’enseignement collégial, notamment à Montréal.

M. Laplante s’élève contre un autre argument maintes fois entendu : celui du libre choix des étudiants. « Il ne s’agit pas d’interdire le cégep en anglais, mais d’empêcher l’argent public de servir à la déstructuration du réseau collégial francophone, soutient-il. Nous devons donner le signal clair que la majorité francophone ne financera pas sa propre marginalisation. »

Selon lui, l’offre de services éducatifs en anglais, qu’il ne remet pas en cause, devrait être financée à la hauteur du poids démographique des anglophones et de ceux qui ont droit à ces services, comme défini par la loi 101. Il considère comme une aberration que le collège Dawson constitue le plus gros cégep du Québec en raison d’étudiants francophones et allophones, alors qu’il devrait servir la minorité anglophone.

Il juge que la tendance actuelle contribuera à dévaloriser la langue française et à réduire notre capacité à la préserver comme langue du travail au Québec. Il assure que l’on s’illusionne si l’on croit que les deux langues peuvent se voisiner dans les établissements d’enseignement. « L’histoire l’a maintes fois démontré, lorsqu’une langue dominante cohabite avec une langue minoritaire, cette dernière tend à devenir de plus en plus marginale, affirme-t-il. Le bilinguisme au cégep produira le même effet au Québec. »