Sexiste, la langue française?

Isabelle Delorme Collaboration spéciale
«La langue française est sexuée, donc sexiste», tandis que la langue anglaise «va vers des formes communes plutôt que divergentes», déclare la linguiste et auteure Céline Labrosse.
Illustration: Tiffet «La langue française est sexuée, donc sexiste», tandis que la langue anglaise «va vers des formes communes plutôt que divergentes», déclare la linguiste et auteure Céline Labrosse.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Sur le site de l’ONU, on peut lire cette offre d’emploi à Mogadiscio : « Le spécialiste des droits de l’homme accomplira les fonctions suivantes : […] » et sa version anglaise : « The Human Rights Officer will be responsible for the following duties […] » La version française abuse clairement du masculin générique : un comble dans une organisation qui prône la diversité et pour un poste portant notamment sur les droits des femmes… La langue française serait-elle sexiste ? La langue est-elle la coupable ?

Oui, répond Céline Labrosse. « La langue française est sexuée, donc sexiste », tandis que la langue anglaise « va vers des formes communes plutôt que divergentes », déclare la linguiste et auteure de Pour une grammaire non sexiste et Pour une langue française non sexiste.

De son côté, Pierrette Vachon-L’Heureux, linguiste et présidente de l’Association pour le soutien et l’usage de la langue française, croit que le problème est ailleurs. « C’est le discours que l’on tient en utilisant la langue qui peut refléter le sexisme, car c’est une réalité sociale », explique celle pour qui « accuser la langue de sexisme déplace les responsabilités ».

« Il est de bon ton en ce moment d’accuser la langue de tous les maux, affirme Bernard Cerquiglini, linguiste et auteur du livre Le ministre est enceinte. La langue française n’est pas sexiste, ce sont les sociétés qui le sont […]. Il y a néanmoins une primauté donnée au masculin », précise le Français, qui en explique notamment l’origine par « la pratique des grammairiens, qui étaient des hommes ». Des exemples ? On litdans les grammaires que, dans la phrase « j’ai écrit des lettres », le participe passé est « invariable » alors qu’il est masculin. Les grammairiens du XVIIe siècle ont par ailleurs décidé que les femmes diraient « heureuse, je le suis et non je la suis », note le linguiste. Ce « masculin neutre » porte l’empreinte de la société de l’époque. Influence-t-il la nôtre ?

Un reflet de la société

Le mot « écrivaine » existait au Moyen Âge, puis a disparu avec d’autres pendants féminins de noms de métiers prestigieux (comme inventeure ou poétesse), tandis que des noms de métiers considérés comme féminins (couturière ou infirmière) sont restés courants. À côté de cette masculinisation est né ce que Bernard Cerquiglini appelle le « féminin conjugal ».

Ainsi, dans la première édition du dictionnaire de l’Académie française au XVIIe siècle, l’ambassadrice est chargée d’une ambassade. Dans sa deuxième édition en 1718, elle devient l’épouse de l’ambassadeur, constate le linguiste. La raison est simple : on ne confiait plus ces postes à des femmes.

Le Québec a été un pionnier dans le mouvement de féminisation de la langue française, porté par des recommandations de l’Office québécois de la langue française dès 1979. L’impact de la société sur la langue a un effet boomerang. « La langue influence la société puisque c’est une façon de s’exprimer et de se représenter la société. Il faut donc la maîtriser », affirme PierretteVachon-L’Heureux. « Les fillettes apprennent que le masculin l’emporte sur le féminin, et ce n’est pas anodin. Certains disent que c’est juste une règle grammaticale qui n’a pas valeur de symbole. Eh bien, si c’est le cas, inversons ! » lance Céline Labrosse, qui estime qu’il faut s’attaquer à tous les domaines où il y a du sexisme, et que la langue en est un.

Changer les usages

« Une auteur, une auteure ou une autrice, peu importe », estime quant à lui Bernard Cerquiglini, pour qui l’important est de ne pas faire passer les femmes sous le joug du masculin. Selon lui, c’est l’article placé devant le nom qui est donc déterminant. Céline Labrosse préfère pour sa part les formes communes comme « docteure » aux formes « ostentatoires » comme « doctoresse ».

« Plus on cherche des féminins divergents, moins les femmes sont incluses dans les discours, car les gens ne dédoublent pas à l’oral [les doctoresses et les docteurs], s’en remettant à une seule forme [les docteur(e)s] par la loi de l’économie de la langue », estime la linguiste.

Pierrette Vachon-L’Heureux a coécrit Avoir bon genre à l’écrit. Le guide de l’écriture épicène, qui témoigne de la présence équitable des hommes et des femmes dans les textes, explique-t-elle. La linguiste recommande les doublets (candidats et candidates) et les tournures neutres (le personnel au lieu du masculin pluriel les employés), mais préfère les formes complètes de mots plutôt que l’écriture inclusive. Celle-ci doit être réservée à certains types d’écrits, comme les offres d’emploi, selon Bernard Cerquiglini.

Une autre piste vers un emploi plus égalitaire de la langue demeure la règle de proximité des accords, que l’on trouvait chez Racine ou Montaigne. Consistant à accorder l’adjectif avec le nom le plus proche, elle séduit certains linguistes. « J’aime bien ! lance Bernard Cerquiglini. Prenez cette phrase : Cette année, les fruits et les fleurs sont belles. Est-ce que cela vous a gêné ? Moi pas ! Répétez-la cinquante fois. » C’est bien une question de choix et d’habitude.