Mon français est-il meilleur que le tien ?

Martine Letarte Collaboration spéciale
Frédéric Pennel a découvert en Afrique, malgré un immense défi en matière d’éducation, une grande créativité lexicale, ce qui traduit une vitalité de la langue française.
Image: iStock Frédéric Pennel a découvert en Afrique, malgré un immense défi en matière d’éducation, une grande créativité lexicale, ce qui traduit une vitalité de la langue française.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Alors que des traces d’un complexe d’infériorité par rapport au français de France seraient encore visibles au Québec, les Français n’auraient quant à eux pas conscience d’appartenir à la francophonie. Le monde ne prend par ailleurs pas réellement conscience de l’importance de l’Afrique pour l’avenir de la langue. Tour d’horizon, ou comment sortir de la logique « mon français est meilleur que le tien ».

Les Français sentent, inconsciemment, que la langue française leur appartient », indique d’emblée Frédéric Pennel, auteur de La guerre des langues. Le français n’a pas dit son dernier mot.

Une illustration de cette réalité est le débat enflammé qui a lieu sur l’écriture inclusive. « Les Français en parlent entre eux et sont très attachés à ce débat, mais à aucun moment ils ne se sont demandé ce qu’en pense le Québec ou la majorité de la francophonie, ce qui démontre un problème », ajoute l’auteur… français !

Photo: Ariane Le Guay iStock Frédéric Pennel

Pourtant, les Grands Lacs africains sont le « réel moteur à réaction de la francophonie de demain », écrit-il dans son essai. Notamment avec la République démocratique du Congo, qui compte maintenant 80 millions d’habitants et dont la capitale, Kinshasa, est devenue la plus grande ville francophone du monde avec plus de 13 millions d’habitants. Celui qui est également journaliste a découvert en Afrique, malgré un immense défi en matière d’éducation, une grande créativité lexicale, ce qui traduit une vitalité de la langue française.

Par exemple, au Congo, Frédéric Pennel a adoré l’expression « eau à ressort », pour eau pétillante, puis au Sénégal « camembérer » pour sentir des pieds et en Côte d’Ivoire « s’ambiancer » pour se mettre dans l’ambiance, une expression qu’il utilise maintenant fréquemment.

« Il y a une manière de s’exprimer très imagée en Afrique, inspirée des langues locales, remarque-t-il. Les gens créent des mots naturellement, avec souplesse, sans académie. Or, les mots ne sortent pas d’Afrique ! Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas passés par Paris ! »

L’auteur explique que, contrairement à l’anglais qui a plusieurs centralités, Paris est encore aujourd’hui le « centre absolu » de la langue française, grâce notamment à ses importantes maisons d’édition, à ses grandes entreprises, à son cinéma et à ses médias majeurs, dont TV5 Monde, France 24 et RFI.

« Les mots créés en France circulent entre Paris et Dakar, mais pas dans l’autre sens, dit-il. Les mots créés au Québec sont aussi rarement repris en France, à part “courriel” et la féminisation des professions. Pour la France, il y a le vrai français et les autres, qui sont divergents — mais sympas. Paris a besoin d’un contre-pouvoir et je crois qu’on arrivera un jour à un rapport d’équilibre. Parce que de plus en plus de francophones naissent hors de la France et que le français se réinvente hors de la France. »

L’auteur se réjouit d’ailleurs de la création du Dictionnaire des francophones, une initiative numérique et collaborative lancée par le président français Emmanuel Macron afin de présenter 400 000 mots de la francophonie, sans hiérarchie et accessible à tous.

« Il faut créer des liens entre nous, dit Frédéric Pennel. Il faut des stars communes aussi, comme Xavier Dolan qui joue un rôle très important en nous plongeant dans sa réalité francophone à l’extérieur de la France. »

France versus Québec

Ces dernières décennies au Québec, le rapport au français de France a d’ailleurs beaucoup évolué, d’après Marty Laforest, sociolinguiste, analyste du discours et professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Un exemple marquant est Radio-Canada.

« Si on écoute les archives de 1950-1960, il est très clair qu’on y parlait une imitation du français de France, raconte-t-elle. Aujourd’hui, on y parle un français québécois standard. Cela illustre un changement dans l’estime qu’on porte au français québécois. »

Autre exemple : la création au Québec du dictionnaire en ligne Usito. « Lorsqu’on se donne un outil de référence pour une langue, c’est qu’on juge qu’elle est digne d’exister. »

Marty Laforest, également autrice d’États d’âme, états de langue. Essai sur le français parlé au Québec, constate en revanche, par différents tests, que les Québécois sont encore un peu complexés, inconsciemment, par rapport au français de France.

« Alors qu’au fond, entre le garagiste québécois et l’intellectuel parisien, la différence objective entre les deux façons de s’exprimer est minime, note-t-elle. C’est principalement une question d’accent et de vocabulaire. »

Voir les Montréalais francophones passer à l’anglais dès que quelqu’un parle français avec un accent étranger est aussi très révélateur, à ses yeux.

« Ces francophones disent que c’est plus poli, mais j’en comprends que, pour eux, l’anglais est la langue dans laquelle il faut s’exprimer. »

Elle s’inquiète peu, en revanche, de l’utilisation de l’anglais dans le français au Québec.

« Nous sommes une société de contact avec l’anglais, alors c’est certain que nous adoptons des mots de cette langue, analyse-t-elle. La syntaxe bouge très lentement dans une langue, alors oui, nous voyons des traces de l’anglais, mais pas tant que ça. Il y a aussi des marques de français chez les anglophones du Québec. C’est normal qu’une langue évolue. On n’a pas de contrôle là-dessus. Une langue qui n’évolue pas, c’est une langue morte. Ce qui fait la vitalité d’une langue, c’est son nombre de locuteurs. »

Ces jeunes qui inventent des mots

Un instavidéaste, ça vous dit quelque chose ? C’est quelqu’un qui diffuse en direct sur une plateforme de diffusion en continu du contenu multimédia dans lequel il intervient. C’est maintenant l’équivalent français du mot anglais « streamer». Ce néologisme a été créé l’an dernier par cinq élèves de 2e secondaire de l’école Jésus-Marie de Beauceville lors du concours de créativité lexicale de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Cette expérience a eu lieu à nouveau cette année et les gagnants, qui ont séduit suffisamment le jury pour gagner leur place dans le Grand Dictionnaire terminologique, seront annoncés lors de la Francofête du 16 au 29 mars.

Cette année, les jeunes des écoles secondaires de la province se sont fait suggérer quatre mots sur lesquels faire aller leur imagination. D’abord, « deplatforming », soit le fait d’empêcher une personne ou un groupe dont les propos sont souvent jugés controversés ou haineux de s’exprimer dans un média social, par exemple, ou dans une conférence. Il y a aussi le mot « friendzone », lorsqu’une personne éprouve une attirance physique ou des sentiments amoureux pour une autre personne, mais que cette dernière ne souhaite entretenir qu’une relation amicale. Ensuite, « do-it-yourself », qui consiste à choisir de créer soi-même un objet, à le modifier ou à le réparer sans formation pertinente ni assistance professionnelle. Enfin, il y a l’« aftermovie », soit un montage de séquences filmées lors d’une activité et diffusées après-coup pour mieux la faire rayonner. Les jeunes pouvaient aussi proposer un autre concept pour lequel il n’existe pas encore d’équivalent en français.

« Ces mots font partie du quotidien des jeunes, alors nous trouvons intéressant de les solliciter pour qu’ils trouvent le bon mot français pour décrire ces concepts », indique Chantal Bouchard, porte-parole de l’OQLF.

Pour guider leurs élèves dans l’invention de mots, par exemple en utilisant des préfixes, des suffixes ou en créant des mots-valises, les enseignants ont accès à une trousse pédagogique.

« Avec ce concours, nous voulons que les jeunes sentent que la langue française leur appartient, ajoute Mme Bouchard. Plutôt que de voir le français comme une matière qu’ils doivent subir à l’école, nous souhaitons qu’ils comprennent qu’ils peuvent jouer avec leur langue, qu’ils peuvent en être passionnés. »

La guerre des langues

Le français n'a pas dit son dernier mot
Frédéric Pennel, Éditions François Bourin

États d'âmes, états de langue

Essai sur le français parlé au Québec
Marty Laforest, Éditions Nota Bene