Bâtir des ponts entre les cultures

Gabrielle Tremblay-Baillargeon Collaboration spéciale
L’apprentissage d’une seconde (ou d’une tierce, dans certains cas) langue combiné à l’intégration sociale et culturelle, s’avère bien souvent corsé.
Illustration: Tiffet L’apprentissage d’une seconde (ou d’une tierce, dans certains cas) langue combiné à l’intégration sociale et culturelle, s’avère bien souvent corsé.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Deux initiatives de l’UQAM tissent des liens entre les cultures grâce aux classes d’accueil et de français langue seconde. Deux portes d’entrée presque inévitables des immigrants dans la société québécoise.​

Repenser les classes d’accueil

Le webdocumentaire Des racines et des ailes est né d’un programme visant à favoriser la réussite des enfants immigrants en classe d’accueil, ces parcours d’environ un an où les allophones plongent au cœur de la langue française avant d’intégrer le cursus normal.

En 2016, un partenariat entre l’UQAM et la Commission scolaire de Montréal est développé afin « d’outiller le personnel scolaire quant aux pratiques qui favorisent le respect de la diversité culturelle et l’intégration des enfants ». La solution des conseillers pédagogiques pour transmettre les connaissances au plus grand nombre d’intervenants possible ? Un webdocumentaire interactif où s’entremêlent vidéos, témoignages, outils pédagogiques, statistiques et jeu-questionnaire.

« On a travaillé pendant trois ans. Au final, on avait développé un partenariat hypervivifiant, qu’on ne voulait certainement pas garder que pour nous », explique Simon Collin, professeur au Département didactique des langues de l’UQAM, qui a participé à la genèse du projet. Ainsi, le format du webdocumentaire permet de rejoindre différentes strates de la population : les enseignants des classes d’accueil et ordinaires, bien sûr, mais également le grand public. « Il y avait une volonté de sensibilisation », poursuit le professeur. « On entend souvent parler des migrants, mais on ne sait pas toujours quelle est leur réalité ou quel est leur parcours une fois qu’ils sont au Québec », note-t-il.

Et cette réalité, c’est que le parcours des élèves issus de l’immigration est, on le devine, parsemé d’embûches et de défis. L’apprentissage d’une seconde (ou d’une tierce, dans certains cas) langue combiné, à l’intégration sociale et culturelle, s’avère bien souvent corsé. Pour Simon Collin, l’une des clés d’une intégration réussie, c’est la communication — et pas seulement entre l’élève et l’enseignant : entre les enseignants de classe ordinaire et d’accueil, entre la famille et l’école ainsi qu’entre les groupes ou organismes de soutien et l’école. Le trio gagnant, c’est, Simon Collin le répétera souvent lors de l’entrevue, « école – communauté – famille ».

Valorisation des langues d’origine

L’équipe du webdocumentaire tenait à valoriser des initiatives déjà en place au sein de la Commission scolaire de Montréal comme celle du Carrefour de ressources en interculturel (CRIC), qui fournit entre autres des services d’interprète pour les rencontres parents-école. Ce maillage permet de briser certaines barrières culturelles et linguistiques pour, explique Simon Collin, « permettre aux parents de comprendre quelles sont les attentes de l’école et quelle est la place qu’ils peuvent y prendre ».

La valorisation des langues d’origine est un autre point névralgique d’une intégration réussie. « C’est un processus qui demande d’une part l’intégration des migrants et de leur famille dans la société d’accueil, mais aussi l’inclusion de la société d’accueil vis-à-vis de ces familles », précise Simon Collin. Pour bâtir une identité francophone, explique-t-il, il faut une immersion, oui, mais pas une suppression de langue ni de l’identité d’origine. « On favorise un bilinguisme additif, c’est-à-dire une nouvelle facette identitaire francophone et québécoise qui viendras’ajouter au bagage culturel et linguistique existant », note le professeur.

L’intégration à la classe ordinaire ne se fait toutefois pas sans heurts, et le corps enseignant se doit de mieux communiquer en son sein afin d’assurer une transition entre la classe d’accueil et la classe ordinaire au moment le plus opportun pour l’élève. « Le pari actuel, c’est de donner des bases francophones à l’élève, qu’il pourra développer lorsqu’il aura atteint la classe ordinaire », explique Simon Collin. Évidemment, du soutien linguistique et pédagogique supplémentaire est à prévoir pour ces élèves puisque, comme le mentionne le webdocumentaire, l’apprentissage d’une langue de scolarisation prend de cinq à sept ans. « C’est ce regard continu qui permet de mieux comprendre la réalité du point de vue de l’élève au sein d’un continuum d’interventions et d’une chaîne d’accompagnement », conclut Simon Collin.

Aller à la rencontre de l’autre

Depuis le début des années 2000, plus de 12 000 étudiants de l’UQAM ont par ailleurs participé à des « jumelages interculturels », une activité pédagogique d’échange entre des étudiants aux premiers cycles et ceux inscrits à des cours de français langue seconde. Ces maillages linguistiques prennent forme au sein de différentes facultés (psychologie, carriérologie, travail social, communication, etc.) qui mettent en place des activités spécifiques au champ d’études des Québécois francophones afin d’aider les allophones à s’intégrer tout en pratiquant le français.

« L’idée de départ, c’est cette rencontre : on part du principe que chacun a à apprendre de l’autre », explique Marie-Cécile Guillot, vice-doyenne aux études de la Faculté de communication de l’UQAM. « Les Québécois francophones ont peu de contact avec les immigrants qui apprennent le français, et inversement », poursuit-elle, mentionnant que l’idée du jumelage est née du désir des étudiants de français langue seconde de discuter avec de « vrais » Québécois. Ainsi, durant toute une session, soit environ trois mois, les binômes se rencontrent à quatre reprises à l’extérieur de la salle de classe afin de travailler sur un projet spécifique à leur cursus scolaire déterminé par les enseignants, eux aussi jumelés : produire un texte écrit, monter un CV, etc.

« Au départ, il y a cette activité, mais évidemment, les étudiants parlent d’autre chose ! Ce qu’il y a d’intéressant, c’est quand ils se voient à l’extérieur du cours dans un parc, un musée ou au restaurant. Ils se font découvrir leurs cultures mutuelles », raconte Mme Guillot. Le projet de jumelage a depuis grandi, engendrant la publication d’un livre sur la procédure, un groupe de recherche et des maillages un peu partout dans la ville. Au cégep Vanier, par exemple, un professeur a adapté l’idée pour rejoindre les deux solitudes, soit les voisins francophones du cégep Saint-Laurent et les anglophones de son établissement. Mme Guillot n’indique avoir eu que des retours positifs sur le projet, mis à part un petit pépin : « Les Québécois francophones peuvent eux aussi être issus de l’immigration. Certains allophones vont demander à être jumelés avec un “vrai” Québécois. Mais le Québec, c’est aussi toute cette mosaïque culturelle et linguistique », conclut-elle.