La langue en mouvement

Catherine Couturier Collaboration spéciale
L’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, dont la mission est de dénombrer les francophones de la planète, estime le nombre de locuteurs à 308 millions en 2020.
Photo: iStock L’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, dont la mission est de dénombrer les francophones de la planète, estime le nombre de locuteurs à 308 millions en 2020.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Au seuil de ses 50 ans, comment la francophonie se porte-t-elle ? Plutôt bien, si l’on en croit les spécialistes, le français étant parlé par plus de 300 millions de locuteurs sur cinq continents. Mais le visage de la francophonie change, et son coeur se déplace.

C'est le 20 mars 1960 qu’un des premiers jalons de la francophonie est posé, avec la création de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), ancêtre de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). « L’impulsion est venue des pays du Sud », nous rappelle Richard Marcoux, professeur en sociologie à l’Université Laval. Les pères fondateurs — Léopold Sédar Senghor, président du Sénégal, Habib Bourguiba, président de la Tunisie, Hamani Diori, président du Nigeria, et le prince Norodom Sihanouk, du Cambodge — souhaitent mettre le français au service de la solidarité, du développement et du rapprochement entre les peuples. « La francophonie a été créée par une volonté des anciennes colonies françaises de se réunir », ajoute celui qui est aussi directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF).

Photo: Marc Robitaille Le professeur en sociologie à l'Université Laval, Richard Marcoux

21 pays signent la convention en 1970, représentant alors une population de 185 millions de personnes. En 2020, l’OIF regroupe 88 États et gouvernements (le Canada, mais aussi le Québec et le Nouveau-Brunswick, par exemple, en est membre). « Ce qui est intéressant, c’est que cet espace représente aujourd’hui 1,35 milliard d’individus. L’espace francophone a donc été multiplié par 7 », précise M. Marcoux. Pendant ce temps, la population québécoise a augmenté de 40 % seulement. L’ODSEF, dont la mission est de dénombrer les francophones de la planète, estime le nombre de locuteurs à 308 millions en 2020.

Une francophonie africaine

« Dans ce que nous définissons comme la galaxie francophone [les 308 millions de locuteurs], nous tentons d’évaluer ceux qui habitent la planète francophone, c’est-à-dire ceux qui naissent et vivent en français », observe M. Marcoux. Les francophones proviennent par ailleurs de plus en plus du continent africain : de 2010 à 2020, 91 % des 43 millions de nouveaux francophones que l’on a pu estimer provenaient du continent africain.L’OIF estime qu’en 2060, plus de 700 millions d’êtres humains vivront dans des pays francophones et que les trois quarts d’entre eux auront moins de 30 ans et vivront en Afrique.

Aujourd’hui, 59 % des locuteurs quotidiens du français sont en Afrique. « On assiste à un déplacement du cœur de la francophonie de l’Europe vers l’Afrique », poursuit le spécialiste. Même si le français y est souvent parlé comme seconde langue, l’école et les communications s’y passent en effet dans la langue de Molière.

Cet aspect du multilinguisme est de plus en plus important. C’est pourquoi l’Observatoire a choisi de ne pas définir les francophones par leur langue maternelle. « La francophonie est plurielle, et ça s’entend », souligne M. Marcoux. Le français évolue la plupart du temps aux côtés de langues « partenaires » (wolof, flamand et, au Québec, l’anglais, une langue partenaire particulièrement puissante !) En Afrique, les enjeux sont tout autres : la langue française vient en effet avec un passé colonial. Néanmoins, plusieurs auteurs africains disent que le français est maintenant une langue africaine, et les gens se la sont appropriée.

Et en Amérique ?

Comment se porte la francophonie en Amérique ? « Si on se fie à la réponse et à l’intérêt que suscitent nos projets et activités, je dirais assez bien », affirme Johanne Whittom, présidente-directrice générale du Centre de la francophonie des Amériques (CFA). Le Centre, créé en 2006 par le gouvernement du Québec, vise à accroître les liens entre les francophones d’Amérique. Il inclut par ailleurs les francophiles et les gens de descendance francophone dans son bassin d’influence, portant ainsi à 33 millions le nombre de personnes à qui il s’adresse. « Les méthodes de recensement diffèrent d’un pays à l’autre ; c’est pourquoi nous avons décidé de nous référer aux francophones et aux francophiles », précise Mme Whittom.

En février dernier, le CFA a organisé une journée de réflexion pour la jeunesse, où 28 participants québécois et canadiens ont échangé. « Les uns et les autres ne connaissent pas leurs réalités respectives », remarque M. Whittom. Les défis rencontrés par les jeunes Québécois et les Canadiens francophones sont plutôt différents. Ainsi, les Franco-Canadiens font face à des défis d’accessibilité à la culture et à la littérature francophone, mais surtout à un défi de sécurité linguistique, alors que les Québécois connaissent mal la situation de leurs compatriotes.

​Langues autochtones en situation minoritaire

Il est important de choyer sa langue parce que celle-ci peut très bien disparaître si on n’y prend garde. On en voit la preuve avec certaines langues autochtones qui ont très rapidement périclité. Entretien avec Louis-Jacques Dorais, professeur émérite à l’Université Laval, qui a consacré sa carrière à l’anthropologie linguistique et aux questions identitaires.

Quel est l’état des langues autochtones au Québec en ce moment ?

Dans les régions qui sont en contact depuis longtemps avec les non-Autochtones, ces langues ont diminué. Dans le cas extrême du huron-wendat, la langue a cessé d’être transmise au XIXe siècle. Dans les régions plus éloignées, la langue s’est très bien conservée et est encore transmise aux enfants, ce qui est un critère important.

Peut-on tracer un parallèle entre la disparition des langues autochtones et celle du français dans certaines régions en Amérique ?

Oui. Dans certaines régions de la Louisiane, le français était la langue courante. À partir de la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu une ouverture : les francophones ont été circonscrits par l’armée américaine, ou ont commencé à travailler dans l’industrie naissante du pétrole. Les parents ont alors cru que leurs enfants devaient parler anglais s’ils voulaient réussir. Sur une dizaine d’années, la très grande majorité ont cessé de parler français à leurs enfants. J’ai vu la même chose chez les Inuits du nord du Labrador, où l’inuktitut était dominant jusqu’en 1949. Avec le rattachement au Canada et le changement de système d’éducation, les parents ont arrêté de parler l’inuktitut à leurs enfants. Paradoxalement, le bilinguisme a donné les outils à ces premières générations pour comprendre que la langue faisait partie de leur identité et qu’il fallait mettre en place des outils pour la préserver.

Comment contrer la disparition de ces langues ?

Jusqu’aux années 1970, on croyait que les langues autochtones étaient vouées à disparaître. Pour se moderniser et s’intégrer dans la société québécoise ou nord-américaine, il fallait parler le français ou l’anglais. Sous les pressions autochtones, les gouvernements ont commencé à subventionner l’enseignement de la langue à l’école, au moins dans les premières années du primaire. Ce fut le moyen principal mis en place pour préserver les langues. Un projet de recherche a aussi été mis en place dans les années 2000 pour reconstruire le wendat à partir des données (entre autres les dictionnaires et les grammaires écrits par les jésuites). Depuis 2010, on l’enseigne à l’école et aux adultes, et aujourd’hui, certaines personnes s’expriment en wendat, ce qui n’avait pas été le cas depuis environ 1890.