Des travailleurs sans revenu à court d’options

De nombreux travailleurs autonomes sans revenu ne savent plus vers qui se tourner, malgré les annonces gouvernementales.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir De nombreux travailleurs autonomes sans revenu ne savent plus vers qui se tourner, malgré les annonces gouvernementales.

Arrêter de travailler en raison du coronavirus ? « Impossible », répond Nathalie* au bout du fil. L’exterminatrice de Montréal disait avoir 300 logements à inspecter mardi, et ni elle ni son employeur n’avaient l’intention de ralentir le rythme.

« J’ai des bills à payer. Je vis d’une paye à l’autre. Je ne peux pas me passer de ma paye la semaine prochaine. J’ai des enfants, j’ai une voiture, une hypothèque à payer », lance-t-elle au Devoir.

Comme elle, des travailleurs sans revenus ne savent plus vers qui se tourner. Ils ont peur pour leur santé ou celle de leurs proches, ils ne savent pas à qui demander de l’information, alors ils décrochent le téléphone et appellent des journalistes. Ou ils enfilent masques et gants, comme Nathalie, et prennent le chemin du travail.

Je ne peux pas appeler mes créanciers et dire: désolée, je ne peux pas payer

 

La Montréalaise travaille principalement dans les habitations à loyer modique, et quand elle doit faire de la « gestion parasitaire », elle visite chaque jour entre 50 et 100 personnes — souvent âgées — afin de chasser la vermine, les punaises ou les coquerelles qui se sont installées chez eux. « Ça n’a aucun bon sens ! », s’inquiète-t-elle. « La semaine dernière, j’ai cogné à une porte pour un traitement de coquerelles, et le monsieur m’a arrêté en me disant : “J’ai le coronavirus, gardez vos distances.” Donc c’est un peu le bordel… »

Son employeur lui a bel et bien dit qu’elle pouvait prendre congé, mais à ses frais. « Je ne peux pas appeler mes créanciers et dire : désolée, je ne peux pas payer », souligne Nathalie. Et si elle contracte la COVID-19 ? « Aucune espèce d’idée [de ce que je ferai], Madame », lâche-t-elle. « Non, moi sincèrement, je ne peux pas me permettre d’arrêter de travailler. Vous comprenez ? »

Des travailleurs laissés en plan
 

Le gouvernement Legault a annoncé lundi la mise sur pied du PATT, un programme d’aide temporaire aux travailleurs, mais celui-ci ne s’adresse qu’aux Québécois qui ont été contraints de s’isoler après avoir contracté le coronavirus ou s’être rendus à l’étranger. Le premier ministre François Legault a répété mardi être à la remorque d’Ottawa en attendant l’annonce d’un élargissement du programme de l’assurance-emploi pour les travailleurs autonomes. « Si vous avez besoin d’être isolé, s’il vous plaît, isolez-vous et n’hésitez pas pour des raisons financières. Si jamais le fédéral ne couvre pas, on va le couvrir », a-t-il assuré.

Je peux passer une paye, mais à moins de pouvoir prendre des arrangements avec ma proprio ou avec quelqu’un à qui je dois payer des factures, ça va devenir problématique rapidement

Ainsi donc attendent des employés mis à pied en raison de la pandémie, des commerçants qui n’ont plus de revenus ou des parents qui doivent s’absenter du travail pour s’occuper de leurs enfants.

« J’espère que la crise ne va pas durer trop longtemps », lance la propriétaire de la boutique Roseville, à Québec. Michelle Desmeules ne remet nullement en doute les mesures de prévention prises par Québec. Mais il demeure que personne n’entre dans la boutique et qu’en effet, elle n’a ni fonds ni salaire. Elle craint en outre que les consommateurs qui se tournent vers les plateformes en ligne pour leurs achats délaissent les commerces locaux. Elle a contacté sa banque, ses prêteurs, la personne qui lui sous-loue son commerce. Et elle attend. « Je vais rester positive, en me disant que la crise va passer, que les gens vont reprendre leurs petites habitudes et que le printemps va se pointer le bout du nez », affirme-t-elle.

Julie* essaie quant à elle de « ne pas trop faire d’anxiété ». Elle a la responsabilité de ses deux enfants, dont l’un a des ennuis de santé. Son employeur permet à ses collègues de retour de l’étranger de faire du télétravail. Mais il ne lui accorde pas le même droit. Elle se rabat sur des congés sans solde. Ni le PATT ni l’assurance-emploi ne lui sont accessibles. « Je peux passer une paye, mais à moins de pouvoir prendre des arrangements avec ma proprio ou avec quelqu’un à qui je dois payer des factures, ça va devenir problématique rapidement », s’inquiète-t-elle.

Nadia Carrier, qui possède une garderie non régie à Lévis, jongle aussi avec les chiffres depuis quelques jours. Les parents des enfants dont elle s’occupe ont reçu leurs versements anticipés du crédit d’impôt pour frais de garde d’enfants. « Nous, est-ce que les parents doivent continuer de nous payer ? », demande-t-elle. Pour éviter de vivre sans revenus, elle leur a proposé de continuer leurs paiements, quitte à devoir les rembourser plus tard. « Mais à voir ce qui se dit sur Facebook, on est un peu comme voleuses… », s’inquiète-t-elle, en ne sachant que faire. Mme Carrier a communiqué avec Revenu Québec et a attendu plus d’une heure à la ligne d’aide du ministère de la Famille. Elle a raccroché parce qu’elle a vu le point de presse du premier ministre commencer à la télévision. À elle comme aux autres, François Legault a demandé d’être patients. « Ça pourra faire partie d’autres annonces qu’on fera », a-t-il dit au sujet de l’aide que les gouvernements pourraient leur apporter.

Du stress pour le mois prochain

Sauf que l’attente est souvent synonyme de stress financier, dans un contexte où l’endettement des ménages avoisine les 155 % au Québec. Raphaëlle Paris-Daigneault, une étudiante qui travaille en restauration, a vu ses heures supprimées la semaine dernière en raison du coronavirus. Elle non plus n’est ni admissible au PATT ni à l’assurance-emploi. « J’ai zéro économie, pas de prêts et bourses. Je suis obligée de me retourner vers mes parents. Je suis chanceuse, ils peuvent m’aider », dit-elle. Le photographe et réalisateur Michaël Pineault, qui a perdu tous ses contrats, n’a pas accès aux programmes d’aide gouvernementale non plus. « On est corrects pour le mois [en cours] », dit-il. « Mais à la fin du mois prochain, ça va peut-être être différent… »

Julie-Maude Mercier-Lafrance, massothérapeute à Québec, a quant à elle pris l’initiative d’arrêter de travailler dans le but de « briser la chaîne de propagation ». Comme la plupart des gens de son domaine, elle opère à son compte et loue un local qu’elle doit payer tous les mois, en plus de son loyer. « Ça fait quinze ans que je me dis que, si ça va moins bien, je vais trouver de la job ailleurs. Mais là, il n’y en a pas dans l’immédiat », s’inquiète-t-elle.

Un emploi à temps partiel dans un café lui procure toujours un petit revenu. « Pour l’instant, c’est encore ouvert, mais ça aussi c’est incertain », dit-elle. Heureusement, son association professionnelle lui a permis de reporter le renouvellement de sa cotisation annuelle. L’extension de la période d’impôts, annoncée mardi par le ministre Eric Girard, l’aide aussi. Mais elle espère davantage. « L’aide temporaire annoncée lundi [le PATT], je n’y suis pas admissible parce qu’on ne m’oblige pas à être en isolement. [Mais] j’ai confiance que le gouvernement va nous aider », assure-t-elle.

* Noms fictifs utilisés pour préserver l'anonymat