Les refuges pour itinérants sur le qui-vive

Le nombre de constats d’infraction délivrés aux personnes en situation d’errance a bondi, déplore le directeur de l’approvisionnement et des opérations de l’Accueil Bonneau.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le nombre de constats d’infraction délivrés aux personnes en situation d’errance a bondi, déplore le directeur de l’approvisionnement et des opérations de l’Accueil Bonneau.

Les autorités de santé publique ne cessent de le répéter : mieux vaut se cloîtrer chez soi pour se protéger du coronavirus et ne pas contribuer à sa propagation. Mais pour les itinérants, ces conseils sont difficilement applicables. Les grands refuges montréalais ont dû adapter leurs pratiques et resserrer les règles d’hygiène. À l’ère de la COVID-19, l’organisation des services est devenue un casse-tête quotidien.

À la Maison du Père, le lavage des mains est désormais une exigence pour tous. À la cafétéria, les tables ont été déplacées de manière à ce qu’une distance d’un à deux mètres sépare les convives. Et ce sont désormais des bénévoles et des employés munis de gants qui distribuent les repas et les ustensiles. « Ce sont tous des petits gestes qui ne paraissent pas importants, mais qui le sont. On s’ajuste au fur et à mesure avec les règles », explique François Boissy, p.-d.g. de la Maison du Père.

Des mesures similaires ont été mises en place à la Mission Old Brewery et certains services ont été réduits. Seuls les habitués qui ont un lit à ce refuge peuvent désormais manger en salle, indique Mélissa Bellerose, directrice des communications de l’organisme. Les autres recevront un repas à emporter.

L’aide à la recherche d’emploi a aussi été mise en veilleuse. La clientèle des refuges est « très à risque », souligne Mme Bellerose, convenant que la configuration du dortoir, dans lequel les lits sont à proximité les uns des autres, n’est pas optimale pour surmonter une crise sanitaire comme celle liée à la COVID-19.

De son côté, l’Accueil Bonneau a fermé sa salle à manger, remettant des « repas prêts à manger » à ceux et celles se présentant devant sa porte dans le Vieux-Montréal.

 

D’ailleurs, des « visages nouveaux » sont apparus devant l’Accueil Bonneau après la fermeture d’autres soupes populaires au fil des derniers jours. « Ils se sont rabattus sur nos services », constate le directeur approvisionnement et opérations de l’Accueil Bonneau, Jérémie Girard.

Il déplore toutefois que le nombre de constats d’infraction délivrés aux personnes en situation d’errance ait bondi. Cette situation n’est pas étrangère, selon lui, à la fermeture de restaurants comme McDonald’s et Tim Hortons et de la Grande Bibliothèque où les personnes itinérantes passent habituellement quelques heures : « Tout est fermé. Les gens se retrouvent dans la rue. Ils se soulagent où ils peuvent. »

Selon les dirigeants des refuges, les itinérants sont conscients de la menace que représente le coronavirus. Nicole Pelletier, directrice générale adjointe de la rue des Femmes, signale que les femmes qui fréquentent le centre de jour ont parfois des problèmes de santé importants, pulmonaires ou autres, ce qui les rend vulnérables au virus.

Ce n’est pas vrai qu’on va commencer à faire des quarantaines à la Maison du Père. On n’a pas de toilettes individuelles. Comment voulez-vous contenir [le virus]? C’est impossible.

 

Mais un autre facteur pèse lourd dans la balance. Non seulement la clientèle n’a pas de domicile fixe, mais elle est aussi âgée. À la Maison du Père, la moyenne d’âge des hommes qui utilisent la ressource est de près de 66 ans, Et les aînés sont nombreux parmi les bénévoles. L’Accueil Bonneau a ainsi demandé à ses bénévoles, dont les deux tiers sont âgés de 60 ans et plus, de rester à la maison.

Centre de quarantaine demandé

Les dirigeants des refuges sont préoccupés. Comment protéger adéquatement leur clientèle fragile ? À la Maison du Père comme ailleurs, on surveille de près l’état de santé des itinérants qui fréquentent les lieux. Un tri se fait à l’entrée et des questions sont posées à chaque personne qui se présente.

Advenant des soupçons, les cas seront redirigés vers le système de santé. Mais où loger les itinérants qu’il faudrait placer en quarantaine ? « Ce n’est pas vrai qu’on va commencer à faire des quarantaines à la Maison du père. On n’a pas de toilettes individuelles. Comment voulez-vous contenir [le virus] ? C’est impossible », explique François Boissy.

Les organismes ont donc demandé aux autorités de santé publique la création d’un centre de dépistage et de quarantaine adapté à cette clientèle. « On ne peut pas les envoyer aux urgences parce que ça va bloquer le système. Dans nos organismes, on n’est pas en mesure de donner de tels soins et isoler des personnes pendant de longues périodes », soutient Suzanne Bourret, directrice des services cliniques à La rue des Femmes.

Le sujet a d’ailleurs fait l’objet de nombreuses discussions avec les autorités de santé publique. Des options ont été évoquées comme l’aménagement de locaux dans l’ancien hôpital Royal-Victoria ou l’Hôtel-Dieu. « Il y a une grande mobilisation dans le réseau. On travaille sur un plan pour toutes ces clientèles », a assuré Jean-Nicolas Aubé, porte-parole du CIUSSS du Centre-Sud.

Les intervenants s’inquiètent aussi du comportement que pourraient avoir les itinérants à l’extérieur de leurs portes. Mais en même temps, ils sont parfois prudents d’instinct. « Ce ne sont pas des gens qui se laissent toucher. Ils ont leur bulle. Et ils ne laissent pas grand monde entrer dans leur bulle », dit François Boissy.