Une plus grande sensibilité réclamée pour les victimes d'agressions sexuelles

Fin février, le Commissaire à la déontologie policière a conclu qu’il n’y avait pas eu de manquement dans l’intervention effectuée par les policiers dans les heures qui ont précédé le meurtre de Daphné Huard-Boudreault.
Photo: iStock Fin février, le Commissaire à la déontologie policière a conclu qu’il n’y avait pas eu de manquement dans l’intervention effectuée par les policiers dans les heures qui ont précédé le meurtre de Daphné Huard-Boudreault.

« On m’a demandé de me mettre à quatre pattes et de mimer mon viol lors de ma déposition », raconte Mélanie Lemay, la voix nouée par l’émotion. En 2016, la jeune femme décide de porter plainte contre son agresseur pour un viol subi cinq ans plus tôt. La déposition qu’elle livre est alors filmée.

« [Si la plainte était retenue], je savais que l’avocat de la défense allait avoir accès à cette vidéo et donc que mon agresseur aussi pourrait la voir », déplore-t-elle. « Le fait d’avoir été mise dans cette situation humiliante et dégradante a fait en sorte que j’ai perdu tous mes moyens. »

Comme d’autres, Mélanie Lemay a témoigné jeudi au palais de justice de Montréal devant le Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale. Un comité, formé par la ministre de la Justice, Sonia LeBel, qui se réunit à huis clos, et dont le mandat est d’évaluer les mesures actuelles et de proposer des avenues pour offrir un meilleur accompagnement aux victimes.

Après son témoignage, la femme de 26 ans, qui a cofondé le mouvement Québec contre les violences sexuelles, a déploré dans un entretien avec Le Devoir le manque de sensibilité de la procureure qui avait été affectée à son dossier. « C’était vraiment une expérience traumatisante. Je ne suis pas capable de dire c’était quoi le pire des deux : l’agression que j’ai subie ou [le système] avec lequel j’ai dû me débattre pour être écoutée et pour avoir accès à de l’aide et à des ressources. » En 2019, Mélanie Lemay a appris qu’aucune accusation ne sera déposée contre son agresseur.

Celle qui avait 17 ans au moment de l’agression plaide aujourd’hui pour que le système de justice soit davantage axé sur la réalité des victimes. « Il faut que tous les acteurs qui gravitent autour de la survivante soient plus respectueux et empathiques à son égard. »

Accompagnement obligatoire

Plus tôt dans la journée, Éric Boudreault, le père de Daphné Huard-Boudreault, qui a été tuée en mars 2017 à Mont-Saint-Hilaire par son ex-conjoint, a livré son témoignage. L’homme a entre autres rapporté au Devoir avoir réclamé qu’un intervenant spécialisé soit obligatoirement présent auprès des policiers lorsque ceux-ci effectuent une intervention auprès d’une personne vulnérable victime de violence.

« Que les policiers s’occupent du prévenu, plaide-t-il. Mais qu’il y ait aussi un intervenant spécialisé sur place qui s’occupe de la victime, qui la sécurise, qui la mette en confiance. »

Je ne suis pas capable de dire c’était quoi le pire des deux : l’agression que j’ai subie ou [le système] avec lequel j’ai dû me débattre pour être écoutée et pour avoir accès à de l’aide et à des ressources

 

Selon Éric Boudreault, le système actuel ne protège pas adéquatement les femmes. Dans le cas du meurtre de sa fille, les signaux étaient présents et auraient dû alerter les policiers, estime-t-il. « Ils auraient dû aller plus loin au lieu de juste lui demander si elle voulait porter plainte. […] Elle avait peur. Elle ne savait pas c’est quoi, à 18 ans, porter plainte. »

Fin février, le Commissaire à la déontologie policière a conclu qu’il n’y avait pas eu de manquement dans l’intervention effectuée par les policiers dans les heures qui ont précédé le meurtre de Daphné Huard-Boudreault.

Le matin du drame, les policiers étaient intervenus au dépanneur où travaillait Daphné puisque son ex-conjoint refusait de quitter son véhicule. L’homme l’avait également harcelée et menacée. La jeune femme n’a pas porté plainte. Anthony Pratte-Lops s’est par la suite terré dans leur appartement. Lorsque la jeune femme est allée chercher ses effets personnels, il lui a asséné 15 coups de couteau.

« C’est comme s’il dit [le Commissaire à la déontologie policière] que c’est la faute de ma fille, parce qu’elle n’a pas porté plainte, s’indigne Éric Boudreault. C’est trop facile de mettre encore une fois le fardeau sur la victime. »