La violence subie par les femmes, derrière les portes closes

«Le message que je veux lancer à toutes les femmes aujourd’hui, c’est informez-vous», lance Danièle le regard empli d’espoir.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Le message que je veux lancer à toutes les femmes aujourd’hui, c’est informez-vous», lance Danièle le regard empli d’espoir.

La violence subie par les femmes est souvent vécue dans l’intimité, derrière des portes closes. Mais parfois, et peut-être même souvent, il y a des voisins, des amis, des proches, qui entendent, qui voient, qui ont des doutes, mais qui ne disent rien. Parce que ce n’est sûrement qu’une chicane, se dit-on. Et, dans le fond, qui suis-je pour m’immiscer dans des problèmes de couple ?

Incidemment, le poids de la dénonciation repose presque entièrement et exclusivement sur les épaules des femmes. Un poids souvent trop lourd à porter. Une charge qui vient aussi avec une étiquette de victime, difficile à accepter.

« Il y a une loi du silence, s’indigne Julie Leblanc, organisatrice communautaire au Centre d’éducation et d’action des femmes de Montréal (CEAF). Et ça, les femmes nous en parlent beaucoup. »

Un tabou, un inconfort social peut-être, qui emmure les femmes dans leurs conditions. « Des femmes nous disent que lorsqu’elles ont parlé pour la première fois d’une situation de violence, elles ont créé un malaise autour d’elle. Et donc, quand elles se sont ouvertes, elles ont vécu encore plus d’isolement », souligne Julie Leblanc.

En outillant mieux les témoins et confidents potentiels, ceux-ci pourraient accueillir plus adéquatement les confidences des victimes et peut-être même partager le poids de la dénonciation, croit le CEAF. Jeudi, des militantes du CEAF tenaient un kiosque au Centre communautaire Sainte-Catherine-d’Alexandrie dans le quartier Centre-Sud à Montréal, auquel s’est jointe Manon Massé, députée de Sainte-Marie—Saint-Jacques. Un kiosque voué à la prévention et à la sensibilisation à différentes formes de violence, dont celle vécue par les femmes locataires ou chambreuses. Une violence dont on entend moins parler. Une violence qui se déroule, encore une fois, derrière des portes closes.

Selon le CEAF, il ne s’agit pas de faits isolés ou anecdotiques. L’organisme dit avoir recueilli le témoignage de 200 femmes âgées de 17 à 75 ans qui ont vécu du harcèlement, des agressions ou des viols de la part de leur propriétaire, leur concierge ou encore leur co-chambreur. Une violence qui découle — encore — d’un jeu de pouvoir et qui touche plus fortement les femmes pauvres, immigrantes ou handicapées. Des femmes plus vulnérables qui ont davantage de difficultés à se trouver un logement.

C’est notamment l’histoire d’Annekanelle*, arrivée au Québec en 2012. « J’étais sans-papiers donc je ne pouvais pas aller dans un HLM », raconte-t-elle. Pour diminuer ses coûts de logement, elle décide donc de louer une chambre en colocation. « Le premier soir, le monsieur s’est mis tout nu. Il m’a dit qu’au Québec, c’était habituel. » Un prélude à ce qui allait se dérouler dans les jours suivants. « Il me touchait les fesses, les seins. » Il n’y avait pas de serrure sur la porte de la salle de bain, ce qui laissait libre cours aux allées et venues de monsieur. « Un soir, il s’est glissé dans mon lit. Il m’a dit de ne pas avoir peur, qu’il était gentil. » Après six jours « d’enfer », Annekanelle a réussi à quitter l’appartement.

Une prison dorée

La question du logement est également névralgique pour les femmes vivant de la violence de la part de leur conjoint. « J’étais tout le temps portée à retourner vers lui parce que je n’arrivais pas à me trouver un autre appartement », témoigne Kathleen. Vivant de l’aide sociale, la jeune femme se heurtait à des « non » systématiques de la part des propriétaires. Après six années en couple avec son conjoint violent, Kathleen est finalement retournée vivre chez ses parents. « Quand t’as pas beaucoup d’argent, une relation comme celle-là, c’est une prison dorée, tu te laisses aller dans le piège. »

Un piège duquel Danièle, qui vit elle aussi de l’aide sociale, a réussi à s’extirper après une dizaine d’années en couple avec un homme qui la menaçait et la violentait sexuellement et psychologiquement. « Ce qui m’a sauvée, c’est que j’étais impliquée dans des organismes communautaires et que je connaissais les HLM. » Un filet de sécurité qui s’est déployé sous ses pieds et qui lui a permis d’amortir le choc. « Le message que je veux lancer à toutes les femmes aujourd’hui, c’est informez-vous », lance-t-elle le regard empli d’espoir.

Auprès de ces femmes, se tenait jeudi Manon Massé, qui a longtemps milité au Centre des femmes de Laval avant de faire le saut en politique. « [Ce genre de situations] n’arrive pas qu’aux pauvres et aux sans-papiers, insiste-t-elle. Il n’y a pas de classe sociale en violence. »

L’espace médiatique alloué depuis quelque temps à la violence faite aux femmes doit aussi s’attarder à ces violences dites ordinaires, estime la députée de Sainte-Marie—Saint-Jacques. « Depuis quelques mois, le mot féminicide est nommé clairement. Ça ouvre un espace et c’est important qu’on fasse le lien que c’est le bout de quelque chose. […] On doit faire le lien avec la violence dans les logements, la violence de rue, avec toute cette violence que l’on dit “ordinaire”. »

*Les noms des victimes ont été modifiés afin de protéger leur identité.

Harcèlement de rue

« Dans une ville comme Montréal, ce sont 93,8 % des filles qui ont déjà été harcelées dans les lieux publics ou le transport en commun. » C’est sur cette phrase choc que s’ouvre une capsule vidéo interactive qui vient d’être lancée par le Centre d’éducation et d’action des femmes de Montréal (CEAF).

« On veut outiller les témoins pour qu’ils puissent intervenir », explique Christine Drolet, travailleuse au CEAF. Face à une situation où un homme est trop insistant envers une fille dans l’autobus… que faire ? Lancer une conversation avec la fille en faisant semblant de la connaître, poser une question anodine à l’homme pour le déstabiliser ou lui dire clairement qu’il fait du harcèlement ? Toutes ces réponses sont bonnes, nous dit la vidéo, puisque l’important c’est d’agir. Mais toujours dans un contexte sécuritaire.

Cette vidéo accompagne une campagne d’affichage lancée par le CEAF en octobre dernier visant à éradiquer le harcèlement de rue, particulièrement dans le transport en commun. On voit notamment sur une affiche des témoins banaliser une situation de harcèlement en laissant entendre que l’homme a été maladroit, qu’il n’a sûrement pas fait exprès de toucher les fesses d’une fille ou encore qu’il était saoul. « Cessons de le tolérer [le harcèlement de rue], le banaliser, le justifier », peut-on lire sur l’affiche.