La mise sous tutelle de la DPJ de l’Estrie est jugée insuffisante

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant

La mise au jour d’un nouveau cas d’enfants maltraités à Granby, qui auraient souffert de l’incurie de la DPJ, a amené Québec à mettre sous tutelle l’organisation de l’Estrie. Quoique bien accueillie, la décision du gouvernement Legault de mettre sous tutelle la DPJ de l’Estrie est jugée bien insuffisante par de nombreux intervenants qui réclament d’autres actions urgentes sans attendre les recommandations de la Commission Laurent.

Il faudra attendre le mois de novembre avant que la Commission spéciale sur les droits des enfants et de la protection de la jeunesse soumette ses recommandations au gouvernement.

Or, pour la chercheuse Jade Bourdages, d’autres interventions s’imposent avant. « Nous sommes en lésions de droit répétées, tous les jours, avec des milliers de jeunes », déplore la professeure et chercheuse à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Mme Bourdages espère notamment trouver de ces « interventions » dans le budget du Québec, mardi prochain. « Pourquoi n’a-t-on pas dépêché des équipes dans d’autres DPJ ? », demande-t-elle. D’emblée, la DPJ n’est pas seule responsable de cette « crise sociale », selon elle. Elle compose avec les conséquences du manque de services en première ligne dans le réseau de la santé et des services sociaux.

Ce n’est pas isolé à la DPJ de l’Estrie ce qui se passe

Jeudi, le ministre responsable des services sociaux, Lionel Carmant, a annoncé qu’il mettait la Direction de la protection de la Jeunesse (DPJ) de l’Estrie sous tutelle, au lendemain de la révélation d’un nouveau cas de négligence dans les services de cette région.

« C’est inacceptable », a-t-il déclaré en entrevue à l’émission La Joute sur le réseau TVA. « J’ai mandaté mon sous-ministre pour mettre la DPJ sous tutelle. »

 

Jeudi matin, le journal La Presse révélait que quatre enfants de Granby, victimes de grave négligence, avaient dû attendre cinq mois avant que la DPJ étudie leur dossier en août dernier.

Au-delà du délai en tant que tel, le ministre a dit n’avoir guère apprécié que la DPJ de l’Estrie ne l’ait pas tenu au courant de ce dossier au cours des derniers mois. « Ça fait un an que je me bats pour améliorer la situation. Je suis allé à Granby au mois de décembre rencontrer les intervenants, parler à la direction. On ne m’a pas parlé de cette histoire-là », a-t-il déploré.

Joint au téléphone, l’avocat de la famille dans ce dossier, Robert Poitras, a été mis au courant de la tutelle par Le Devoir. Sans vouloir la commenter en tant que telle, il a reconnu que les problèmes persistaient à la DPJ en Estrie. « Oui, il y a certains problèmes. Mais je calcule quand même que c’est mieux qu’au printemps passé. Les délais sont à la baisse ».

« En même temps », a-t-il ajouté, « des confrères m’ont signalé aujourd’hui que les délais avaient commencé à remonter. Comme s’ils faisaient un blitz et qu’après ça recommençait à augmenter. Il n’y a pas de règlement à long terme du problème. »

Manque persistant de personnel

Au Centre intégré de la santé et les services sociaux de l’Estrie (CISSS), on a cherché à se montrer rassurant jeudi. « Les services continuent. Il n’y a personne qui perd son emploi. Tous les intervenants, les gestionnaires, la directrice de la protection de la jeunesse. Tout ce monde-là reste en place », a souligné la porte-parole Annie-Andrée Émond.

Pour l’organisation, a-t-elle dit, la tutelle ne serait pas nécessairement une mauvaise nouvelle. « On le perçoit comme un levier supplémentaire pour nous aider. »

Du côté du syndicat qui représente les quelque 550 intervenants de la DPJ en Estrie, les sentiments étaient partagés jeudi. « C’est sûr qu’on ne souhaitait pas une tutelle », a dit le directeur général du syndicat de l’APTS Estrie, Danny Roulx. « Ce qu’on espère par contre, c’est que ça fasse en sorte qu’on améliore les conditions de travail. Parce qu’il manque encore des gens en DPJ. »

Oui, il y a certains problèmes. Mais je calcule quand même que c’est mieux qu’au printemps passé.

En juillet dernier, le ministre Carmant avait débloqué 47 millions de dollars pour embaucher une quarantaine d’intervenants en Estrie. Or, selon M. Roulx, les sommes ont surtout permis de donner de vrais postes aux dizaines d’intervenants qui travaillaient à statut précaire pour la DPJ.

Jeudi après-midi, le cabinet du ministre Carmant n’a pas rappelé Le Devoir. Le ministère de la Santé et des Services sociaux n’avait pas non plus de commentaires à faire.

Selon l’avocate qui a représenté la mère de la fillette décédée à Granby en 2019, il faudrait carrément placer d’autres DPJ sous tutelle. « Ce n’est pas isolé à la DPJ de l’Estrie ce qui se passe », a fait valoir Me Valérie Assouline.

Dans un rapport déposé en novembre sur les DPJ de l’Estrie, de la Capitale-Nationale et de Montérégie-Est, la vérificatrice générale du Québec a constaté que le délai moyen entre le signalement d’un enfant et le début de l’application des mesures pour le protéger était de 158 à 226 jours. À titre de comparaison, dans le dossier de négligence des 4 enfants à Granby, le délai était d’environ 160 jours.

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