L’égalité vue du haut de leurs 11 ans

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Des élèves de l’école Saint-Pierre-Claver, dans le Plateau-Mont-Royal, se sont prêtés au jeu d’un atelier sur l’égalité des sexes.
Photo: François Haché - Oneland.media Des élèves de l’école Saint-Pierre-Claver, dans le Plateau-Mont-Royal, se sont prêtés au jeu d’un atelier sur l’égalité des sexes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Les jeunes filles et garçons d’aujourd’hui sont les hommes et les femmes de demain. En 2030, lorsqu’ils seront de jeunes adultes, l’égalité entre les sexes devrait être réalité, en supposant que les 17 objectifs de développement durable de l’ONU soient atteints. Que pensent-ils des différences entre les sexes, de l’égalité et des inégalités, du féminisme ? Rencontre.

La cloche sonne. Les bruits de la cour d’école remplissent les corridors. Les joues rougies par cette récréation sous les flocons, les élèves de Daniel Sansoucy animent bientôt la classe de leurs conversations. Pour ce dernier après-midi avant la relâche, ces 19 jeunes de 6e année de l’école Saint-Pierre-Claver, dans le Plateau-Mont-Royal, se prêtent au jeu d’un atelier avec Le Devoir. Sujet du jour : l’égalité des sexes.

« Je trouve que le sexe, ça ne change rien, commence un des jeunes assis au sol avec les autres. Il n’y a pas un métier que les filles ou les garçons ne peuvent pas faire. C’est selon nos choix. » « On a tous le droit d’aimer les princesses, le sport, les jeux vidéo… », renchérit une élève. « Et si j’ai envie de me mettre du rouge à lèvres, je peux moi aussi, ajoute le garçon derrière elle. Moi je le ferais, j’en ai déjà mis. »

Approbation générale de la classe. Filles et garçons confondus opinent du bonnet.

« Les choses ont changé, c’est important de le dire », fait d’abord valoir au bout du fil la sociologue Francine Descarries, professeure titulaire au Département de sociologie et à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) de l’UQAM. Et la septuagénaire est bien placée pour parler du chemin parcouru au cours des dernières décennies. À 16 ans, celle-ci se voit obligée d’abandonner ses études après le décès de son père pour permettre à son frère de terminer ses études en médecine. Elle se tourne donc vers une carrière de secrétaire et d’agente de voyages jusqu’à ce qu’elle décide de retourner aux études à 27 ans, alors qu’elle est mère de deux enfants.

« Que j’aie à abandonner mes études était considéré comme assez normal, même par moi, se souvient celle qui est considérée aujourd’hui comme une figure de proue du féminisme et qui a reçu un Prix du Québec l’an dernier pour ses recherches qui ont mené à des innovations sociales. À l’époque, j’ai vécu de la tristesse, mais pas de révolte. Une sorte d’acceptation passive de la situation. » Mme Descarries ne réalise que des années plus tard à quel point cette situation ne lui convient pas, et vit en tant que témoin et partie prenante la grande vague de féminisme des années 1960 et 1970. « Aujourd’hui, les jeunes ont beaucoup de difficulté à comprendre ce qu’a pu être la marginalisation des femmes dans la société québécoise ou ailleurs », ajoute-t-elle.

Voyez les jeunes s'exprimer sur l'égalité des sexes  
 

Une inégalité difficile à concevoir

Pour les élèves de la classe deDaniel, l’idée même que le sexe puisse limiter le champ des possibles est difficile à concevoir. Les femmes et les hommes peuvent-ils tous faire le métier qu’ils souhaitent ? Les garçons et les filles ont-ils tous les mêmes capacités ? Invitant les garçonsde la classe à se prononcer sur ces questions à main levée, tous votent à l’affirmative. Les filles ont aussi envie de prendre position.

« Et si je vous disais que vous ne pouvez pas voter, les filles ? »

Désaccord et incompréhension générale. On discute alors du droit de vote des femmes, possible que depuis 80 ans au Québec grâce à des militantes comme Thérèse Casgrain.

« Du haut de mes 11 ans, c’est le fun de réaliser que je peux voter, mais je n’avais jamais eu l’idée que je ne pourrais pas participer à quoi que ce soit [parce que je suis une fille], affirme une élève. C’est génial que des femmes se soient battues pour nous. »

Sentent-ils ou voient-ils encore des inégalités entre les sexes, aujourd’hui ? Même s’ils disent se sentir tous égaux, certains jeunes parlent des garçons qui n’ont pas toujours envie d’accueillir les filles dans leur équipe de soccer. D’autres soulignent que des métiers semblent plus populaires auprès des hommes, comme ceux de camionneur ou de médecin, tandis que d’autres semblent plus pratiqués par des femmes, comme ceux d’infirmière ou d’enseignante. Daniel, leur enseignant, est d’ailleurs le seul homme du corps professoral de leur école primaire.

« Je pense que c’est parce qu’on avait l’habitude de voir la femme s’occuper des enfants, et je pense que c’est encore comme ça aujourd’hui », avance alors une élève.

« Même si les choses ont changé pour le mieux au Québec, il y aencore aujourd’hui des relents de toute la conception de ce que c’est, que d’être un homme ou une femme », déplore Francine Descarries. « J’appelle ça les préjugés inconscients. On n’a plus de comportements tout à fait stéréotypés, on a l’impression d’être dégagé des stéréotypes. Mais quand on fait l’exercice, tout se bouscule. »

La sociologue cite alors une récente étude qui démontrait que près de 7 femmes sur 10 pensent manquer de capacités pour être des scientifiques de talent. À son avis, les résultats seraient similaires si on les questionnait sur leur capacité à tenir le rôle de chef d’État. « Il y a tellement peu de modèles qu’on ne pense pas instinctivement qu’une femme peut l’être, fait valoir Mme Descarries. Nos avancées ne sont pas encore suffisantes pour que le moule de clivage sexuel n’imprègne plus toutes nos actions sociales, nos prédispositions, nos attitudes et nos comportements. »

Un combat qui n’est pas terminé

Comment briser ce moule ? En parler, d’abord, et le plus tôt possible. « Il faut essayer d’introduire le moins de distinctions sexuées possible dans l’éducation, affirme Mme Descarries. C’est une aberration que de destiner nos petites filles au paraître et au relationnel, et nos garçons au faire et à l’action. »

Est-il possible d’atteindre l’égalité des sexes d’ici 2030 comme le visent les objectifs du développement durable des Nations unies ? « Les choses demeureront du pareil au même si on n’opère pas la même révolution dans l’espace domestique que celle qu’on a opérée dans l’espace public, répond d’emblée Mme Descarries. Bien que les femmes n’arrivent pas encore à accéder aux places les plus prestigieuses, l’accès à ces places ne leur est pas contesté. Mais ce qui retient encore beaucoup de femmes, c’est surtout qu’elles assument pour la plupart la responsabilité et la charge mentale de la famille, ce qui a un impact sur leur disponibilité et leur trajectoire. »

Les mères consacreraient en effet 1 h 24 de plus par jour à leur enfant jusqu’à l’âge de 4 ans que les pères, cite la sociologue. Au bout d’une année, cela équivaut à un peu plus de 14 semaines de 35 heures que les femmes consacrent en moins aux loisirs ou au travail comparativement aux hommes. « Pour que les choses changent pour ces adultes de demain, il va falloir que la conception du rôle des parents dans une famille change, que le rôle des hommes et des femmes dans un couple change », croit Mme Descarries.

Y arrivera-t-on ? Oui, croient les élèves de Daniel. On se met donc à rêver de ce qu’une jeune fille pourra être lorsqu’elle sera jeune femme. Unique, forte, respectée, responsable, enragée, rêveuse, bizarre, « tik-tok », sportive, étoile. Mathématicienne, astronaute, bûcheronne, dans l’armée, pilote d’avion, scientifique… Le tableau se couvre de qualificatifs et de possibilités en tous genres.

« Ce n’est pas un problème d’être différents, conclut Francine Descarries. C’est un problème d’être divisés, et que cette division-là soit au profit d’un groupe plutôt que d’un autre. »