Quand la richesse des uns fait le malheur de la majorité

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Clarice Akinyi fait la lessive dans le village de Mashimoni, à Nairobi, au Kenya. Elle se dit fière d’être une travailleuse domestique mais se sent très frustrée et en colère à cause du mauvais traitement que lui ont réservé ses employeurs.
Photo: Katie G. Nelson/Oxfam Clarice Akinyi fait la lessive dans le village de Mashimoni, à Nairobi, au Kenya. Elle se dit fière d’être une travailleuse domestique mais se sent très frustrée et en colère à cause du mauvais traitement que lui ont réservé ses employeurs.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Les 2153 milliardaires dans le monde se partagent plus de richesses que 60 % de la population de la planète, soit 4,6 milliards de personnes, nous apprenait le plus récent rapport d’Oxfam. Cette disparité désavantagerait en particulier les femmes les plus pauvres.

Les inégalités seraient exacerbées par notre modèle économique sexiste, avance le rapport Celles qui comptent, publié par Oxfam le 20 janvier dernier, à la veille du Forum économique mondial de Davos.

Dans les pays en voie de développement, par exemple, les femmes consacrent 14 heures par jour au travail de soin non rémunéré, soit cinq fois plus que les hommes. Par travail de soin, on entend s’occuper des enfants et des personnes âgées, cuisiner, nettoyer, aller chercher de l’eau ou du bois de chauffage.

« Cela signifie qu’elles n’ont pas de temps à consacrer à un emploi, ousi elles en occupent un, ce sont des métiersprécaires, précise Anne Duhamel, directrice des politiques et campagnes à Oxfam-Québec. Une situation qui nuit aussi à leur scolarisation. »

Si on s’attarde seulement à cette contrainte, 42 % de femmes en âge de travailler n’occupent pas d’emploi rémunéré en raison de leurs responsabilités de soin, contre 6 % d’hommes.

Oxfam a d’ailleurs développé un calculateur de travail de soin non rémunérés pour faire la démonstration de ce que valent ces soins, en dollars américains.

Et c’est sans compter la faible participation des femmes aux décisions : elles représentent uniquement 18 % des ministres et 24 % des parlementaires dans le monde, et occuperaient 34 % des postes à responsabilité dans les pays où des données sont disponibles.

« Sans ce travail de soin, des pans complets de l’économie seraient paralysés ou s’effondreraient, affirme Mme Duhamel. Non seulement leur travail soutient l’économie, mais il profite à celle-ci. »

Augmenter le taux d’imposition des plus riches

Depuis 2009, la fortune des milliardaires n’a fait que croître, en moyenne de 7,4 % par an. À titre d’exemple, les avoirs de Bill Gates ont doublé depuis son départ de Microsoft et s’élèvent actuellement à près de 100 milliards de dollars américains.

En raison de la taxation trop basse sur les revenus élevés ou de l’évitement fiscal rendu possible par l’embauche d’habiles conseillers, les plus fortunés ne paient pas leur juste part envers la société. Cette contribution servirait pourtant à financer des services publics qui soutiendraient les femmes dans leur travail non rémunéré.

« Le taux d’imposition envers eux et les multinationales est vraiment en baisse depuis les 40 dernières années », souligne Anne Duhamel.

Oxfam a déterminé qu’une augmentation d’imposition de seulement 0,5 % sur la fortune des 1 % les plus riches pendant 10 ans permettrait de créer 117 millions d’emplois à un salaire décent dans des secteurs comme l’éducation, la santé, l’accompagnement des personnes âgées et la garde d’enfants.

Des milliardaires ont d’ailleurs présenté une lettre ouverte au forum de Davos qui appuyait une telle initiative d’imposition des fortunés. Parmi les signataires, l’acteur Simon Pegg, le réalisateur Richard Curtis et l’héritière de Disney, Abigail Disney.

Outre cette mesure fiscale, un meilleur financement des services publics est incontournable, de l’avis d’Oxfam, pour assurer une insertion plus équitable des femmes dans l’économie, en plus de les sortir des systèmes d’exploitation propres à leurs responsabilités plus lourdes liées aux soins.

Le travail de soin incombe davantage aux femmes à l’échelle mondiale principalement en raison des normes sociales. « On considère que c’est normal et c’est justement à ça qu’il faut s’attaquer », affirme Anne Duhamel.

S’attaquer aux préjugés sociaux

Un bon exemple qui combine à la fois un changement dans les normes sociales et une plus grande imposition des fortunés est celui du Québec et de ses centres de la petite enfance. Ces derniers aident en partie à remédier aux inégalités. « Le Québec jouit du plus haut taux de mères étant retournées sur le marché du travail en Amérique du Nord, explique-t-elle. Non seulement le système de garderie se paie par lui-même, mais il profite à l’économie québécoise. »

Le système a aussi contribué à changer les mentalités : la répartition des tâches domestiques dans les foyers québécois est plus équitable, de même que la participation des pères au bien-être de la famille.

« On peut dire qu’au Québec, il y a de plus en plus de partage du travail de soin non rémunérés, mentionne Mme Duhamel. On souhaite que les gouvernements mettent en place des programmes ou politiques qui pourraient s’attaquer à ces préjugés sociaux. »

La partie n’est toutefois pas gagnée,surtout avec la population vieillissante et la question des soins des proches aidants, sur le travail desquels repose en partie l’économie.