L’UQAM, pionnière dans la francophonie

Leïla Jolin-Dahel Collaboration spéciale
L’UQAM est devenu la première université de la francophonie à établir un programme universitaire d’études féministes.
Photo: Alice Chiche Le Devoir L’UQAM est devenu la première université de la francophonie à établir un programme universitaire d’études féministes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Faire de la perspective féministe une « vraie » science, voilà le mandat que se sont donné les pionnières des études féministes à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L’établissement est devenu la première université de la francophonie à établir un tel programme universitaire.

Selon Francine Descarries, professeure au Département de sociologie et membre fondatrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), toutes les chercheuses de l’UQAM ont dû relever le défi de faire reconnaître la légitimité scientifique du cadre de pensée féministe pour éviter d’être marginalisées dans leur discipline respective.

Le fait que la science se doive d’être objective est « un leurre », souligne-t-elle en entrevue au Devoir. Elle raconte avoir dû faire valoir l’idée qu’on pouvait simultanément avoir une démarche scientifique rigoureuse et faire du militantisme. « Il y avait cette idée qu’on ne pouvait pas avoir cette vision de transformation sociale et faire de la science », explique-t-elle.

« Pour plusieurs, la perspective féministe amenait une transformation du regard, […] un regard qui s’inscrivait dans l’expérience », dit-elle. Elle déclare que, pour certains, cette perspective n’était pas « tout à fait » une science, car l’implication d’une chercheuse dans ses propres recherches n’est « pas trop » objective.

« Si en revanche vous avez ma conception de la science qui est de la mettre au service du changement social et de la plus grande justice sociale, il est bien évident que ça va impliquer que vous ne partez pas d’un point de vue neutre », affirme-t-elle.

« Dans les milieux universitaires chez nous, c’est de plus en plus accepté, » concède néanmoins Rachel Chagnon, directrice de l’IREF et professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM, au sujet de la perspective féministe comme base de recherche.

Mme Chagnon, qui s’intéresse de près au phénomène de la violence conjugale, fait néanmoins part de certaines sources de « frustration » quant à ses recherches. « Un phénomène qu’on voit beaucoup en violence conjugale, c’est la tentative de rendre cette violence-là symétrique, donc d’essayer de nier les impacts systémiques et de dire que les femmes sont aussi violentes que les hommes », explique-t-elle.

« Il y a des gens qui sont incapables de donner du crédit à la recherche qui est faite par des personnes féministes, même si c’est de la recherche qui est très rigoureuse, qui est faite selon des critères très élevés de validité, constate-t-elle. Je trouve que c’est un peu fatigant. Mais ce n’est quand même plus la majorité des gens qui sont comme ça. »

Une démarche sur le terrain

Les chercheuses de l’UQAM estimaient déjà à l’époque des débuts de l’IREF que le savoir universitaire n’était pas le seul à prendre en compte, mais que l’expérience sur le terrain était également importante. « On a beaucoup travaillé avec les groupes de femmes, on a toujours cherché à penser nos recherches de manière à ce que les groupes de femmes puissent en profiter », explique Mme Descarries.

« Je vous dirais que j’ai des collègues économistes qui ont vraiment été à l’avant-plan de réformes fiscales pour les femmes, du point de vue de la retraite, des allocations familiales », dit-elle à titre d’exemples pour souligner les réalisations de ses collègues de l’institut.

« L’IREF a été vraiment un levier qui a permis d’organiser une bonne partie des activités féministes à l’UQAM », renchérit Mme Chagnon. Selon elle, la structure administrative de l’Institut a permis, par exemple, aux chercheuses de faciliter l’élaboration de projets et de diffuser les recherches.

Encore du travail à faire

Malgré les progrès réalisés depuis la création de l’IREF, Mme Descarries estime qu’en 2020, beaucoup de travail reste à faire avant d’atteindre l’égalité des sexes.

« Cette idée de l’égalité, c’est un mythe. C’est presque une admonition antiféministe, tranche la chercheuse. Si on dit que l’égalité est déjà là, ça veut donc dire qu’il n’y a plus de raisons de militer […], de s’intéresser à des problèmes de femmes », souligne-t-elle.

Elle cite ainsi en exemple les questions de la violence conjugale et de la charge mentale dans les tâches domestiques. « Les mères de jeunes enfants font deux heures de travaux domestiques de plus par jour que leur conjoint », rappelle-t-elle, ajoutant que cette réalité se révèle « très concrètement » dans les recherches.

« Et ce n’est pas parce qu’on a fait des progrès qu’on est arrivés », conclut-elle.