«Le gouvernement a fait fausse route»

Agathe Beaudouin Collaboration spéciale
La présidente de la CSQ, Sonia Éthier, croit qu’au rythme où vont les choses, «il faudra encore attendre 40 ans pour que les femmes soient payées  au même niveau que leurs collègues masculins».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La présidente de la CSQ, Sonia Éthier, croit qu’au rythme où vont les choses, «il faudra encore attendre 40 ans pour que les femmes soient payées  au même niveau que leurs collègues masculins».

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Plus de deux décennies d’ancienneté et une inégalité persistante : la Loi sur l’équité salariale, votée le 21 novembre 1996, laisse « sur [leur] faim » de nombreuses femmes, pour reprendre les termes de la Centrale syndicale du Québec (CSQ). Et pour cause : comme l’explique la présidentede l’organisation syndicale, « il restebeaucoup à faire pour atteindre l’équité salariale au Québec ».

En chiffres, cela se traduit par deux grands constats : « En 1997, l’écart de salaires entre les hommes et les femmes était de 15,7 % », observe Sonia Éthier, qui enchaîne aussitôt : « Cet écart est, en 2020, de 10 %. À ce rythme-là, il faudra encore attendre 40 ans pour que les femmes soient payées au même niveau que leurs collègues masculins. » Pas question, fait savoir la CSQ.

Autre observation : la loi ne concerne que les entreprises de plus de dix salariés. À ce compte, « près de 30 % des employeurs québécois » ignoreraient la législation, calcule la CSQ, et n’ont pas agi pour rétablir l’égalité salariale entre leurs employés.

En 2020, Sonia Éthier estime qu’il est urgent d’agir. « Cette lutte, la Centrale la mène de longue haleine, mais il faut se battre encore. Et plus on attend, plus la situation se complique. Nous espérons une réaction rapide du gouvernement. »

Des vidéos-chocs

L’automne dernier, une campagne mettant en scène trois artistes (Marie Turgeon, Louise Richer etSophie Prégent) a agi comme une première piqûre de rappel : « Il faut continuer de marteler le même message, nous ne sommes pas arrivés à la parité entre les hommes et les femmes », affirme dans une capsule vidéo la présidente de l’Union des artistes, Sophie Prégent.

Par la suite, la CSQ a lancé, avec quinze autres organismes syndicaux, une pétition en ligne sur le site Web de l’Assemblée nationale pour contester la récente modification de la loi, actée au Parlement en avril 2019. « Cette modification ne permet pas la rétroaction, et nous estimons que le gouvernement Legault a fait fausse route à ce moment-là. Nous demandons que soient versés rétroactivement, à la date de l’événement, les correctifs salariaux pour atteindre l’équité », résume Mme Éthier.

Sensibiliser la population

Christine Labrie, la députée de Québec solidaire de Sherbrooke, parraine cette pétition avec Méganne Perry Mélançon, députée de Gaspé. « Il paraît totalement injustifié que cette question ne soit pas encore réglée », estime l’élue sherbrookoise quientend,avec cette action, « rappeler ses devoirs au gouvernement Legault,mais aussi sensibiliser un grandnombre de citoyens sur le sujet.Beaucoup pensent qu’au Québec, l’équité salariale est acquise. Au contraire, elle reste un enjeu majeur ».

Selon Christine Labrie, le gouvernement caquiste n’a pas ajusté la loi de la bonne manière, « puisqu’elle ne permet toujours pas des ajustements rétroactifs ».

« Malgré les plaintes déposées et les actions judiciaires auxquelles il s’expose, le gouvernement ne réagitpas, regrette la députée. Nous avons le sentiment qu’il veut gagnerdu temps. » Une pétition suffira-t-elle à changer la donne ? « Je ne le pense pas, mais au moins sera-t-il sommé de s’expliquer. On a hâte de voir comment il va réagir. Les injustices sont profondes, et les femmes sont les premières victimes. »

À ce jour, la pétition a récolté plus de 10 000 signatures. « C’est beaucoup », juge-t-on à la CSQ, où l’on nourrit néanmoins de minces espoirs d’être entendu par le gouvernement. « Ce sujet est porté par les syndicats et des partis politiques, mais en réalité, l’ensemble de la société s’en est emparé, affirme Mme Éthier. L’équité salariale est devenue un enjeu, car derrière, on vise la liberté économique des femmes, leur autonomie, mais il est aussi question de dignité et d’estime de soi. » Le milieu du travail aussi s’en trouve influencé. En 2016, celle qui était alors vice-présidente à l’équité salariale à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail, Marie Rinfret, déclarait : « C’est aussi prouvé qu’une fois l’exercice d’équité salariale effectué, la productivité augmente dans les milieux où l’ambiance était tendue. »

La pétition sera déposée sur la tabledu gouvernement mardi prochain pour dénoncer cette discrimination systémique à l’égard des femmes, en reprenant le slogan de la campagne vidéo : « L’équité salariale une fois pour toutes ».