Féminicides: les inégalités assassines

Gabrielle Tremblay-Baillargeon Collaboration spéciale
La main, une arme au cœur de laquelle on devine des silhouettes de femmes. De ces femmes qui, partout dans le monde, meurent sous les coups d’un homme, sans autre raison que d’être nées femmes.
Illustration: Delphine Bérubé La main, une arme au cœur de laquelle on devine des silhouettes de femmes. De ces femmes qui, partout dans le monde, meurent sous les coups d’un homme, sans autre raison que d’être nées femmes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

Il y a quelques semaines,l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation faisait paraître son Rapport annuel, intitulé Comprendre les meurtres des femmes et des filles basés sur le genre au Canada en 2019. La précédente édition avait fait grand bruit dans l’écosystème médiatique, d’autantplus que l’Observatoire, fondé en 2017, publiait là sa première étude d’envergure.

Selon le rapport, en moyenne, une femme ou une fille est tuée tous les trois jours dans ce pays, des crimes perpétrés à 87 % par des hommes. « Ce n’est pas de la violence anecdotique ou situationnelle, comme celles liées aux activités du crime organisé, par exemple. Ce sont des personnes qui sont ciblées par un agresseur d’abord et avant tout parce qu’elles sont des femmes », explique Rachel Chagnon, professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM. Pour elle, c’est la reconnaissance 30 ans plus tard de l’attentat de Polytechnique comme un acte antiféministe qui a permis d’ouvrir le dialogue.

« Pour la première fois, on affirmait que ces femmes-là ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes », note-t-elle, ajoutant au passage que le mouvement #MoiAussi a également été un tournant dans l’imaginaire collectif. « Depuis, la violence faite aux femmes n’a plus la même résonance », ajoute Mme Chagnon.

La violence conjugale à l’avant-plan

Le lien entre violence conjugale et féminicide est cousu de fil blanc puisque 57 % des victimes ont été tuées par leur conjoint ou un ex-conjoint. « On parle beaucoup des violences qui sont vécues par les femmes dans l’espace public, mais ces crimes sont commis dans l’espace où elles devraient se sentir le plus en sécurité,soit la sphère intime », souligne Catherine Flynn, professeure en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Conséquemment, les femmes et les filles sont plus en danger chez elles, plus de la moitié (55 %) ayant été tuées à leur domicile ou au domicile qu’elles partageaient avec l’accusé. L’escalade de la violence due au climat de coercition et de contrôle exercé par un conjoint violent peut se solder par un féminicide. « De plus en plus, on essaie de documenter le fait que ces violences sont une tentative de réaffirmation de la domination masculine », explique Mme Flynn.

Hors des zones urbaines

Au Canada, en 2019, les provinces et les territoires qui ont comptabilisé les taux les plus élevés de meurtres de filles et de femmes sont le Nunavut, le Yukon, le Manitoba et l’Alberta. Évidemment, on pense aux femmes autochtones, qui sont, au dire de Catherine Flynn, « surreprésentées, surtout dans un contexte où le chiffre pourrait être sous-estimé, puisque plusieurs d’entre elles sont portées disparues ».

Mais ce qui frappe à la lecture du rapport, c’est aussi cette surreprésentation des femmes qui vivent hors des centres urbains. « La cause, ce n’est pas tant l’isolement géographique que l’espèce de culture masculine qui est présente dans ces communautés, qui sont tricotées serrées. Les valeurs et les rôles traditionnels y sont valorisés, ce qui entraîne un tabou, un secret autour de la violence qui est vécue par les femmes », affirme la professeure, qui mentionne également que ce climat social et l’accessibilité limitée à des ressources d’aide ou d’hébergement maintiennent les femmes dans des contextes « où on peut rapidement avoir une escalade au niveau de la violence ».

Enfin, la possession d’armes à feu et la culture de la chasse typique de certaines communautés rurales pourraient, elles aussi, favoriser les féminicides. En 2019, 36 % des meurtres ont en été perpétrés par arme à feu, selon le rapport de l’Observatoire.

Se tenir debout

Quelles pistes de solutions peut-on tracer ? Pour Catherine Flynn, il y a d’abord et surtout un enjeu institutionnel. « S’intéresser au féminicide peut être perçu comme “confrontant” pour certains gouvernements ou certaines institutions, parce que ça ramène à l’avant-plan le fait que l’inégalité entre les hommes et les femmes au Québec et au Canada n’est pas atteinte », affirme-t-elle.

Rachel Chagnon le confirme : « Il faut travailler sur le contexte, particulièrement sur les inégalités entre les hommes et les femmes, en ayant une plus grande reconnaissance des enjeux intersectionnels », insiste-t-elle. Une autre manière de prévenir les drames, c’est de consolider les réseaux d’hébergement afin d’offrir du soutien à plus long terme aux femmes victimes de violence conjugale. « Ce n’est pas parce que les femmes ne sont plus engagées dans une relation violente que, six mois ou un an plus tard, elles ne seront pas susceptibles de subir un féminicide », précise Catherine Flynn.