Rêver plus grand que soi

Agathe Beaudouin Collaboration spéciale
La romancière Antonine Maillet puise son inspiration dans son Acadie natale.
Photo: Courtoisie La romancière Antonine Maillet puise son inspiration dans son Acadie natale.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des femmes

À plus de 90 ans, Antonine Maillet reste plus que jamais ancrée dans son temps. Rencontre avec une romancière contemporaine qui n’a jamais renoncé à ses rêves.

Les cheveux blonds soigneusement retenus, unregard bleu pétillant et quelques colliers autour du cou, Antonine Maillet reçoit dans son appartement de Montréal avec une élégante décontraction. Vive, souriante, bavarde, celle qui reçut il y a 41 ans le prix Goncourt est bien loin de nourrir la nostalgie des temps anciens.

« Je suis chanceuse d’être née à cette époque et d’avoir cette vie », estime l’auteure de Pélagie la Charrette, couronnée en 1979 du prestigieux prix Goncourt. « C’était la première fois qu’il sortait de France », rappelle cette fière Acadienne pur sang qui, depuis, a toujours mis les mots au service de sa terre. « Vous comprenez, j’avais tout contre moi : j’étais une femme, j’étais Acadienne et j’étais écrivaine », rappelle dans un éclat de rire la romancière, qui ajoute aussitôt : « Je n’avaisrien et, finalement, j’avais tout. » Elle s’en remet à sa bonne étoile, dit être arrivée au bon moment : la naissance d’une université à Moncton, une relève à prendre pour la défense de l’Acadie et de la francophonie en milieu minoritaire. « L’Acadie est ma famille. Imaginez un enfant qui voit sa famille mourir. Il ne peut pas rester sans rien faire. Il y avait une langue, une culture et un passé à défendre. Notre langue était authentiquement française, on avait les mots de la vieille France, les mots de Rabelais. »

Les choses sont naturellement venues à elle, pense-t-elle. Sans chercher à se construire une carrière, ni courir après les honneurs d’une vie dorée, cette femme pleine de finesse puise dans ses racines familiales et dans ce terroir acadien l’inspiration de ses romans, comme animée par un instinct vital. Elle deviendra l’une des figures emblématiques — et l’est toujours — de cette bataille perpétuelle pour faire exister le français. C’est son combat de vie à elle. « C’est presque viscéral. »

« J’appris vite à me défendre »

À cette époque, les revendications sont plus discrètes, silencieuses,presque imperceptibles. Antonine Maillet lutte pourtant au jour le jour. Pour assumer sa condition de femme et son identité acadienne. Sa petite taille semble être un rempart aux attaques. « J’étais petite, j’ai vite appris à me défendre, et ça m’a aidée plus tard. Je ne me suis jamais arrêtée au premier obstacle. » Elle le sait : elle est faite pour écrire. Alors, elle invente sans cesse des histoires, dont plus de cinquante sont aujourd’hui imprimées noir sur blanc. « On dit que je n’ai pas d’enfants, mais en réalité, j’en ai environ 2000. Mes personnages sont constamment avec moi, je les fais vivre avec mes émotions, je les allaite, j’ai un rapport très fort, très charnel à eux », confie cette auteure qui est persuadée dececi : « Je n’aurais jamais écrit tout ce que j’ai écrit si je n’avais pas été une femme. »

Adepte des informations télévisées, lectrice assidue de la presse quotidienne, admiratrice de Shakespeare, le plus grand écrivain à ses yeux, elle observe les évolutions de la société avec une satisfaction non feinte.« Voir des mairesses dans les grandesvilles comme Montréal ou Paris… Les femmes ont triomphé, il y a de plus en plus de possibilités. Cela me rend confiante », déclare Antonine Maillet, qui se décrit comme une « optimiste raisonnée », profondément convaincue du pouvoir de résilience, sans pour autant renier « une espèce de menace sournoise » qui pèse constamment sur les femmes et dont l’époque actuelle est « un miroir ».

Un regard vers la fenêtre. Le froid se devine à l’extérieur, mais le rire contagieux de l’auteure de La Sagouine réchauffe le coquet appartement. Quelques appels téléphoniques, qu’elle renvoie à plus tard. Volubile et joyeuse, cette passionnée des mots tombée amoureuse du pouvoir de la littérature dès sa découverte de Boucle d’or (« J’imaginais que j’étais Boucle d’or ») possède une imagination en bouillonnement permanent, qui nourrit ses romans d’une étonnante modernité. Le dernier en date, Fabliau des temps nouveaux, fait écho aux dérèglements climatiques et amène à une réflexion politique. Ce conte, elle l’avait depuislongtemps en tête. « Il y en a d’autres en attente », promet-elle. Car depuis toute petite, du plus loin que remontent ses souvenirs dans ses premières classes d’école, Antonine Maillet dit avoir toujours « rêvé, inventé, joué », et elle ajoute : « Je ne me suis jamais ennuyée ».

Rêver à l’impossible rêve, quête perpétuelle devenue philosophie de vie pour Antonine Maillet. Son message pour toutes les « Boucle d’or » des temps modernes ? « Tu as un rôle à jouer, va dans la démesure et jusqu’au bout de tes envies. Tu as en toi la vie, fais-en quelque chose. Petite, rêve plus grand que toi. »
 

Le lancement est prévu le 19 mars, à 19h, à la libraire Paulines (2653, rue Masson, Montréal).

Le livre Fabliau des temps nouveaux

Antonine Maillet, Lémeac, Montréal 2020, 80 pages