Non, les motoneiges des Autochtones ne sont pas gratuites

Des enfants dans un traîneau tiré par une motoneige à Kangiqsualujjuaq
Photo: Caroline Montpetit Archives Le Devoir Des enfants dans un traîneau tiré par une motoneige à Kangiqsualujjuaq

Samedi dernier, Annette Dubé Vollant en a eu assez de lire des « méchancetés » au sujet des Autochtones sur les réseaux sociaux. La résidente de Manawan a pris son téléphone cellulaire et a fait le trajet de deux heures et demie qui relie sa communauté à la ville de Saint-Jean-de-Matha.

Son histoire n’est pas celle d’une Autochtone qui vit « aux crochets du gouvernement ». Qui affectionne les fusils d’assaut. Ou qui se comporte comme une « sauvage ».

C’est plutôt celle d’une kokom (« grand-mère » en langue attikamek) qui a voulu éduquer la population sur les enjeux autochtones après avoir constaté le déferlement de commentaires racistes qui accompagne la crise des blocages ferroviaires.

La volonté d’Annette Dubé Vollant, c’est aussi celle de Greg Horn, un journaliste mohawk qui s’est fait cracher dessus quand il était adolescent.

Et c’est celle de Widia Larivière, une militante anishnabe qui a cofondé en 2015 l’organisme Mikana, notamment pour sensibiliser les Québécois aux enjeux autochtones.

Pas de passe-droit

Samedi dernier, donc, Annette Dubé Vollant s’est rendue à Motoneiges Géro, à Saint-Jean-de-Matha. Elle venait de lire sur Facebook le commentaire d’une femme retraitée de Saint-Eustache. « C’est le peuple le plus alcoolique qui existe. Pourquoi ? Parce qu’ils ne veulent rien faire. Tout est gratuit. Même leurs motoneiges sont gratuites. Pourquoi ils iraient travailler ? » avait-elle écrit au sujet des Autochtones.

L’Attikamek a activé la caméra de son téléphone cellulaire et demandé au copropriétaire Pierre Généreux s’il était vrai que les Autochtones obtenaient des motoneiges gratuitement. « Il n’y a aucun véhicule qui a été donné à qui que ce soit, par n’importe quel palier de gouvernement, whatever. […] Il n’y a pas de passe-droit », a-t-il assuré.

Au Devoir, Pierre Généreux explique qu’il a tout simplement « dit la vérité ». « Je trouvais ça malheureux qu’il y ait des gens qui fassent des commentaires gratis. »

Depuis samedi, les images d’Annette Dubé Vollant ont été vues près de 5500 fois. « Je suis contente que ça fasse son chemin, je pense que c’est important qu’on clarifie des choses, sinon les préjugés vont rester et c’est ça qui alimente beaucoup le racisme », dit-elle au Devoir.

Pour ceux qui auraient encore des doutes, elle a lancé lundi une seconde publication. À côté d’une facture de location de motoneige, elle a écrit : « Je vous partage une autre preuve que… oui, nous payons les taxes. »

Annette Dubé Vollant est responsable des services éducatifs à Manawan. « Ma publication, précise-t-elle néanmoins, [je l’ai faite] en tant que citoyenne. »

Puis elle s’arrête. « [Dans votre article], vous pouvez nommer le travail que j’occupe. Ça va peut-être faire taire les rumeurs comme quoi les Autochtones vivent aux crochets du gouvernement. Je travaille et je gagne ma vie très honnêtement. J’ai fait des études, j’ai fait des études universitaires. »

Fausses perceptions

Greg Horn, journaliste et fondateur de l’hebdomadaire Iori : Wase de Kahnawake, a lui aussi pris son clavier la semaine dernière. Dans l’éditorial « Ne lisez pas les commentaires », il a encouragé ses lecteurs à fréquenter ces sections du Web où s’accumulent les remarques racistes.

« Il ne faut pas oublier comment ces gens nous perçoivent », explique-t-il au Devoir. « Les gens aiment penser que le Canada est un pays heureux [happy-go-lucky] pour tout le monde. Essayez d’être une minorité au Canada ; vous verrez que ce n’est pas le cas. »

À « 13 ou 14 ans », Greg Horn se faisait cracher dessus et traiter de « sauvage » quand il partait jouer au hockey à LaSalle — là où des Québécois ont brûlé, en pleine crise d’Oka, un mannequin représentant un Autochtone, sous le cri de ralliement « Le Québec aux Québécois ».

« À Kahnawake comme dans d’autres communautés, on grandit en subissant du racisme. Ça fait partie de nos vies. Et ça ne devrait pas être le cas », laisse-t-il tomber.

Greg Horn croit que certaines personnes utilisent la crise actuelle pour laisser déferler leurs idées préconçues au sujet des Autochtones. Il est bouleversé par la « haine », les « commentaires de plus en plus fréquents », « de plus en plus offensifs ».

« Une partie du travail de journaliste et du travail d’un média, c’est d’être responsable — responsable de notre contenu. Et si ce contenu mène à ce genre de comportement [des attaques racistes], alors les médias devraient être les premiers à les dénoncer », croit-il.

Iori : Wase est distribué à Châteauguay. « On couvre leurs équipes sportives, on considère qu’ils sont des membres de la communauté que nous couvrons », explique le journaliste.

Comme Annette Dubé Vollant, Greg Horn s’est investi d’une mission d’éducation, dont l’État s’est jusqu’ici déchargé à son avis. « Les gens sont surtout ignorants parce que les questions autochtones ne sont pas enseignées à l’école, dit-il. La seule manière pour les gens de s’éduquer sur ces enjeux, c’est de parler à des Autochtones. Alors, ça fait partie de nos responsabilités, d’éduquer les gens sur notre identité, nos valeurs et nos actions. »

Et parfois, ça fonctionne. Dans les sections commentaires, « vous pourriez être surpris », a-t-il écrit à ses lecteurs. Parce qu’il arrive qu’on tombe sur « des gens qui soutiennent les Autochtones ».

Tendre la main

Widia Larivière a quant à elle voulu « enlever la lourdeur sur les épaules des individus » qui, comme elle, « portaient seuls » la mission de sensibiliser et d’éduquer la population aux enjeux autochtones. Après le mouvement Idle No More, dont elle était l’une des figures médiatiques, elle s’est retrouvée épuisée.

Elle a cofondé Mikana, dont la mission est d’« agir concrètement contre le racisme et la discrimination ». Entre 2015 et 2018, l’organisme a formé 4000 personnes et 50 organismes différents.

« Dans les formations, c’est rare qu’on entende des [commentaires] aussi intenses que ce qu’on voit dans les médias sociaux. Mais on sent de la part de certains qu’il y a encore beaucoup de questionnements et de préjugés, dit la militante. Ce n’est jamais facile d’aborder des questions comme le racisme, en général et en particulier envers les Autochtones. »

Elle admet que la couverture médiatique des blocages ferroviaires et les commentaires sur les réseaux sociaux l’ont « découragée un peu ». Toutefois, elle aussi tend la main aux allochtones.

« Aux personnes qui sont des alliés aux causes autochtones, c’est un bon moment pour montrer leur appui, dans un contexte où tous les commentaires racistes et les préjugés ressortent », dit-elle.