Tournée du petit monde médiatique de Kahnawake

Quel est l’avantage principal des médias autochtones locaux pour couvrir la crise des dernières semaines? «Une compréhension», répond Paul Graif, directeur de l’information à la radio communautaire, K1037.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Quel est l’avantage principal des médias autochtones locaux pour couvrir la crise des dernières semaines? «Une compréhension», répond Paul Graif, directeur de l’information à la radio communautaire, K1037.

Partout au pays, les militants autochtones qui tiennent les barrages ferroviaires semblent avoir la langue nouée. Les médias autochtones disposent-ils d’un meilleur accès aux manifestants et à leurs campements ? Comment leurs journalistes travaillent-ils en ces temps de crise ? Le Devoir a fait la tournée du petit monde médiatique de Kahnawake.

Les Mohawks de Kahnawake avaient de la grande visite, le samedi 22 février. Cinq chefs héréditaires wet’suwet’en, opposés au passage d’un gazoduc sur leur territoire ancestral en Colombie-Britannique, faisaient escale dans la réserve au sud de Montréal afin de remercier la communauté de son soutien.

Évidemment, de nombreux médias étaient sur place pour couvrir la rencontre. Cantonnés par les organisateurs autochtones derrière un ruban, caméramans et photoreporters ont pu croquer des images des chefs héréditaires, mais ont ensuite dû détourner leurs objectifs pendant une cérémonie autour d’un feu. Afin de s’assurer que les représentants des médias ne perturbent pas ce moment sacré, des gens de la communauté se sont même postés devant eux, leur bloquant la vue.

Certains reporters des médias autochtones semblaient toutefois vaquer à leurs occupations à leur convenance. Leurs caméras restaient en retrait, certes, mais des journalistes quittaient la zone prévue pour les médias, assistant même aux longues discussions à huis clos suivant la cérémonie. Les médias généralistes, quant à eux, se sont contentés de mêlées de presse avec le chef wet’suwet’en Woos et le secrétaire de la nation mohawk à Kahnawake, Kenneth Deer. Puis, motus et bouche cousue.

Retour à Kahnawake

Cinq jours plus tard, des grappes mouillées de flocons tombent sur le pont Honoré-Mercier. À Kahnawake, aucun panneau n’indique le nom des rues. Il est tout de même possible de trouver les bureaux de K1037, la radio communautaire, où le directeur de l’information (et lecteur de nouvelles, et journaliste) accepte de nous accueillir dans la régie.

Paul Graif n’est pas autochtone. Après avoir travaillé pour la petite station au début des années 1990, il y est revenu en 2010. Même pour lui, qui connaît tout le monde dans la communauté, il n’est pas aisé de travailler aux abords de la barricade érigée sur les voies ferrées. Pourtant, si les activistes parlaient davantage aux médias généralistes, leur message résonnerait davantage. Pourquoi donc cette fermeture ?

« Tu es un outsider, répond Paul Graif. Moi aussi, donc je sais ce que c’est. Ça prend du temps pour établir la confiance. J’espère y être arrivé. Toutefois, je tiens à préciser que les gens au conseil mohawk ne sont pas mes amis. Il y a un respect mutuel, mais je crois que plusieurs fois ils se sont fâchés contre moi pour des histoires que nous avons sorties. C’est un équilibre délicat, parce qu’il faut toujours retourner aux mêmes personnes. » Samedi dernier, Paul Graif faisait partie des journalistes qui se sont avancés vers le feu cérémoniel, mais il n’a pas assisté aux discussions entre les chefs wet’suwet’en et les Mohawks.

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les Mohawks de Kahnawake ont reçu de la grande visite, le 22 février. Cinq chefs héréditaires wet’suwet’en faisaient escale dans la réserve au sud de Montréal.

Pendant l’entretien, midi sonne. Le maestro interrompt la conversation pour lire les nouvelles. « She:kon Sewakwekon, Neki:ken Non:wa Karihwana:kere [Salutations, voici ce qui se passe dans la communauté] », dit-il, avant de passer à l’anglais. Évidemment, la crise autochtone et ferroviaire ouvre le bulletin. Les nouvelles livrées sont semblables à celles des grands médias, mais les mots diffèrent. Pas question de manifestants, mais de « protecteurs de la terre ». Pas une barricade, mais un « feu sacré ». Suivent les faits divers, les sports et la météo. Reprend ensuite l’entrevue.

Quel est l’avantage principal des médias autochtones locaux pour couvrir la crise des dernières semaines ? « Une compréhension, répond M. Graif. Nous connaissons le sentiment de tout le monde — pas seulement celui des gens à la jonction Adirondack [où est le barrage]. On comprend ce qui se passe, sans avoir le même biais que le reste du pays. Je suis journaliste depuis 29 ans, je sais bien que quand on se met sur un nouveau sujet, on apporte nos biais avec nous. »

La journaliste Regan Jacobs est quant à elle originaire de Kahnawake. Après des études à l’Université Concordia et des emplois chez CBC et Global, elle oeuvre désormais au sein de First Nations TV, une modeste webtélé. Samedi dernier, elle a assisté à une partie des discussions dans la Maison longue, mais pas aux pourparlers politiques qui ont suivi — réservés aux mères de clan et aux chefs traditionnels.

« Parfois, j’apprends un détail sur une histoire avant de pouvoir l’utiliser dans mon reportage, explique-t-elle au téléphone. Je dois être respectueuse et attendre que l’information soit annoncée publiquement. Au fil des ans, j’ai appris à dissocier la journaliste et la membre de la communauté qui sont en moi. Ça peut être un défi. »

Mme Jacobs s’est rendue plusieurs fois à la barricade ces dernières semaines, mais considère néanmoins cet accès comme un privilège. « À n’importe quel moment, ils peuvent me dire : non Regan, pas de reportage, tu ne peux plus venir. Je fais très attention à la manière dont je travaille, parce qu’au bout du compte, je vis ici. » Malgré cela, elle pratique son métier avec rigueur : recherche et entrevues en sont la fondation.

Marisela Amador, une journaliste d’origine nicaraguayenne travaillant pour l’hebdomadaire The Eastern Doorde Kahnawake, indique elle aussi passer le point de contrôle menant au blocus ferroviaire. Toutefois, une fois derrière les blocs de béton, elle se contente d’observer et ne pose pas de question, par souci de respect envers les militants. Selon elle, la relation entre les médias locaux et les activistes s’est compliquée cette semaine.

Photo: Geoff Robins Agence France-Presse Des manifestants bloquaient l’autoroute 6 à Caledonia, le 26 février dernier, où ils ont érigé une barricade. La Police provinciale de l’Ontario dit surveiller la situation et dévier la circulation des véhicules. Les médias sont témoins de ce face-à-face dans un contexte de montée des tensions.

« Depuis lundi [quand des arrestations ont eu lieu au blocage de Tyendinaga et que des Mohawks ont ralenti la circulation sur le pont Honoré-Mercier], il y a une sorte de tension. Même avec mes relations dans la communauté, ce n’est pas facile de parler aux gens. Pour les autres collègues ici, c’est aussi difficile », explique Mme Amador dans les bureaux de l’hebdo. Elle ne peut accéder aux assemblées publiques dans la Maison longue, mais a l’impression que « quasiment 100 % des gens ici soutiennent le mouvement ».

Et au sein de la communauté, comment les gens s’informent-ils ? Une femme mohawk accepte de discuter, mais tient à conserver l’anonymat. Cette dame souriante, ronde, habillée de noir, dit écouter CBC, CTV, APTN et consulter d’autres médias des Premières Nations. Toutefois, elle façonne surtout son opinion en participant à des assemblées communautaires tenues à la Maison longue. Elle était évidemment présente samedi dernier lors des échanges avec les chefs héréditaires wet’suwet’en. « Je faisais même partie de ceux qui se tenaient devant vous, les médias », dit-elle, un sourire en coin.

Cette cinquantenaire ne veut pas s’avancer à évaluer le niveau d’approbation populaire de la barricade, mais clame personnellement son soutien. Les opinions divergent évidemment d’une personne à l’autre, explique-t-elle, mais le groupe tient à se serrer les coudes et à présenter un message clair au reste du pays. « Qu’on soit d’accord ou non, nous sommes tous ensemble là-dedans », affirme-t-elle.