Juifs hassidiques à Outremont: un pas l’un vers l’autre

Il y a un an jour pour jour, des résidents, surtout des commerçants, avaient vivement critiqué un projet d’aménagement d’une synagogue sur la rue Bernard.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il y a un an jour pour jour, des résidents, surtout des commerçants, avaient vivement critiqué un projet d’aménagement d’une synagogue sur la rue Bernard.

Un an après la controverse entourant un projet de synagogue sur la rue Bernard à Montréal, la mairie d’Outremont s’apprête à tester une nouvelle approche pour améliorer le vivre-ensemble avec la communauté juive hassidique. Selon ce qu’a appris Le Devoir, le conseil d’arrondissement se prononcera lundi sur l’adoption d’un budget pour financer deux études qui permettront de cartographier les lieux de culte et les espaces publics partagés par les communautés juives et non-juives et une table de concertation pour ouvrir un dialogue basé sur les données recueillies.

« Un des problèmes qui existe depuis toujours à Outremont, c’est que les discussions sur les relations avec les juifs hassidiques reposaient sur des expériences personnelles de l’un et de l’autre ou encore sur des rumeurs ou des ouï-dire d’une personne X qui aurait peut-être vécu telle chose », explique Philipe Tomlinson, le maire d’Outremont, rappelant la nécessité de baser le dialogue sur des « faits ».

Il y a un an jour pour jour, des résidents, surtout des commerçants, avaient vivement critiqué un projet d’aménagement d’une synagogue sur la rue Bernard. Les opposants s’inquiétaient de la disponibilité des places de stationnement pour les clients des commerces de cette artère commerciale. Max Lieberman, l’un des porte-parole de la communauté juive hassidique, déplore que de manière générale, lorsqu’il s’agit de lieux de culte dans l’espace public ou de modifications d’urbanisme, les discussions soient surtout basées sur des opinions. « Quand il y avait des débats sur les synagogues et que les gens disaient que ça allait avoir un impact sur les places de stationnement, personne ne pouvait vraiment nous donner des faits pour soutenir cet argument. Ils n’en avaient pas », soutient-il.

Mindy Pollak, conseillère d’arrondissement d’Outremont pour Projet Montréal, est aussi d’avis que cette base de données est plus que nécessaire. « L’important dans ça, c’est d’avoir enfin des chiffres et des données parce qu’en ce moment, on parle dans le vide. On ne sait pas c’est quoi la fréquentation et le nombre de gens qui vont dans chaque synagogue. Alors comment parler des besoins de la communauté et planifier le développement urbanistique si on n’a pas de chiffres ? »

Trois études et une table

Menée par Frédéric Dejean, professeur au Département des sciences des religions de l’UQAM, la première étude aura pour objectif d’identifier les lieux de culte existants et d’établir une cartographie des lieux en fonction des usages et de la fréquentation. Combien s’y rendent ? Est-ce à pied ou en auto ? Cette étude se fera en collaboration avec d’autres arrondissements, notamment Plateau–Mont-Royal, où sont installées plusieurs synagogues. « On va pouvoir voir à quoi ressemble un lieu de culte en 2021 et quels sont les besoins de la communauté. On espère éviter l’illégalité de certains lieux de culte », explique le maire Tomlinson.

J’ai l’impression qu’à Montréal on est dans la position de pouvoir mettre de l’avant quelque chose qui pourrait être un modèle

 

Une deuxième étude, réalisée par la doctorante Valentina Gaddi, établira une sorte de cartographie des interactions entre les résidents des communautés juives et les non-juifs dans les lieux publics comme les parcs et les trottoirs. « Qu’est-ce qui se passe quand ces gens doivent partager l’espace public ? Est-ce que cela se passe de manière harmonieuse ou non ? C’est ce que la recherche nous dira », explique l’étudiante de l’Université de Montréal, qui, dans le cadre de sa maîtrise, s’est justement intéressée aux controverses entourant les hassidim dans Outremont.

Une troisième étude démographique, entièrement financée par la communauté juive, viendra compléter le portrait. « On se dit, il y a tellement d’enfants dans cette communauté que leur courbe démographique doit être énorme », fait remarquer le maire. « Sont-ils 15 % ou 20 % de la population ? On ne le sait pas et on espère que cette étude va nous donner une meilleure idée. »

Le point central demeure la table de concertation qui sera créée, insiste le maire Tomlinson. Les détails seront connus d’ici l’été mais elle serait composée de 6 à 8 personnes, majoritairement de femmes, et paritaire entre juifs et non-juifs. Des médiateurs viendront en renfort au besoin.

Une énième tentative ?

Le maire d’Outremont se dit très « excité » par le projet. Selon lui, avant l’arrivée de son administration, les relations avec cette communauté étaient traitées dans le conflit. Devant l’impasse, il dit privilégier le dialogue. « Quand tu tombes dans le conflit, tu te braques et tu ne veux rien savoir de l’autre. On veut faire les choses autrement. On est rendus ailleurs. »

Le maire reconnaît qu’il y a déjà eu des tentatives de dialogue par le passé, à travers des comités et des tables de discussions, mais il aimerait réussir là où d’autres ont échoué. « Est-ce que c’est un premier pas, peut-être pas, mais c’est un vrai grand pas », croit-il. « J’ai l’impression qu’à Montréal, on est dans la position de pouvoir mettre de l’avant quelque chose qui pourrait être un modèle. »

En quoi cette énième tentative de rapprochement fonctionnera-t-elle davantage ? Le fait que la communauté juive ait décidé d’embarquer, croit-il. « Je pense qu’il y a une prise de conscience. Je l’ai toujours dit ouvertement aux hassidiques : si vous voulez participer à la vie active, il y a des efforts que vous devrez faire », dit M. Tomlinson.

Selon Mindy Pollak, le fait de pouvoir compter sur des données venant d’études menées par des chercheurs « neutres » et indépendants est ce qui rallie tout le monde au projet. « Ça va faire en sorte que les deux côtés vont faire des pas l’un vers l’autre. » En dix ans d’implication, elle dit n’avoir jamais vu une telle initiative.

De part et d’autre, les leaders des communautés reconnaissent qu’il y aura toujours des citoyens récalcitrants qui refuseront le dialogue. « Je sais qu’il y a des gens à Outremont qui ne sont pas prêts et qui sont confortables dans le conflit », reconnaît le maire. Du même avis, Max Lieberman illustre les choses à sa façon : « Nous avons dix personnes de chaque côté qui ne s’intègrent pas. Moi j’ai envie d’être avec le 80 % qui veut travailler ensemble. »


 
11 commentaires
  • Caroline Langlais - Inscrite 29 février 2020 07 h 16

    le vivre-ensemble commence par la langue...

    Pourquoi apprennent-ils l'anglais mais pas le français?

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 février 2020 10 h 53

      J'ose croire justement que cette table fonctionnera en français. J'espère que la journaliste couvrira la chose. D'ailleurs cette histoire de majorité de femmes, c'est pourquoi? Ça répond à un accommodement religieux ou quoi? Ça fait très progressiste, mais quand on sait que la monnaie est déposée dans les commerces sur le comptoir non en mains propres, quand il y a transaction en hassidim et non-hassidim, ça me semble hypocrite.

    • Madeleine LaRoche - Abonnée 1 mars 2020 09 h 19

      La langue maternelle de la diaspora américaine?

  • Gilles Dauphin - Abonné 29 février 2020 10 h 13

    Peut-être qu'un peu de rigueur

    On peut lire : « Il y a un an jour pour jour, des résidents, surtout des commerçants, avaient vivement critiqué un projet d’aménagement d’une synagogue sur la rue Bernard. » Les faits : L'arrondissement d'Outremont a tenu un référendum, le 20 novembre 2016, concernant l'adoption d'un règlement qui avait pour objet d'interdire l'usage "culte et religion" dans la zone C-2, qui comprend l'avenue Bernard. 62 % de la population habilitée à voter a exercé son droit de vote (2 763) et 56 % se sont prononcées en faveur du règlement. Qu'est-il donc arrivé il y a un an jour pour jour dans ce dossier ? Et, comment avez-vous déterminé que ce sont surtout des commerçants qui n'étaient pas en faveur de l'aménagement d'une synagogue sur Bernard ?

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 29 février 2020 14 h 49

    "Majoritairement des femmes" hypocrisie quand on sait la place accordé aux femmes dans la plus part des religions.
    Pourquoi tiennent ils tant à ce que la synagogue soit sur Bernard?
    Il faut rester ferme, comme tout lobby, on donne une main ensuite ils veulent le bras.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 29 février 2020 15 h 15

    À lire pour ceux que ça interesse, sur radio can: La double vie des juifs orthodoxes en Israël.
    Étonnant..

    • Madeleine LaRoche - Abonnée 1 mars 2020 09 h 50

      Si vous souhaitez en apprendre davantage sur notre communauté hassidique, sur l'éducation des garçons et des filles tout particulièrement, je vous recommande ce film d'Émilie Dubreuil dont voici un extrait : https://youtu.be/w2fAmSIlrj0. Ce docu-vérité est probablement disponible sur l'une des plates-formes de notre télé nationale ICIRC ou OHRC. Bon visionnage!

  • Charles Campeau - Inscrit 1 mars 2020 00 h 15

    pourquoi l'anglais

    Caroline Langlais et Daphnée Geffrion
    Les Hassidiques marient les hommes de Montréal avec des femmes hassidiques de New York où il y a une grande communauté. Cela pour éviter une trop grande consanguiité. Aussi c'est une des raisons pourquoi les hommes parlent surtout anglais. Les Juifs sont une des plus vieilles communautés du Québec. Ils sont venus avec les Britanniques avec la Conquête de 1759. Cela commençcait mal pour une integration avec les francphones. En Nouvelle-France seul les catholiques avaient le droit d'immigrer. En plus les écoles françaises étaient toutes catholiques. Même les hôpitaux étaient confessionnels. Donc ils ont dû bâtir leur propre Hôpital l'hôpital juif de Montréal.