L’heure juste: le point de bascule

Les Wet’suwet’sen sont divisés autour du projet de gazoduc. Il revient à cette nation de régler ses différends internes.
Photo: Jason Franson La Presse canadienne Les Wet’suwet’sen sont divisés autour du projet de gazoduc. Il revient à cette nation de régler ses différends internes.

Pour dénouer la crise qui freine le trafic ferroviaire dans l’est du pays, le gouvernement fédéral n’a cessé de prôner une solution pacifique. Mais pour qu’il y ait dialogue, il faut un interlocuteur. En boudant l’invitation en ce sens du gouvernement et en campant sur leurs positions, les chefs héréditaires wet’suwet’en n’ont donné aucun autre choix au gouvernement fédéral. Les barricades devront être levées pour que le dialogue reprenne, a annoncé le premier ministre Justin Trudeau vendredi.

Le gouvernement a joué gros en optant pour cette stratégie, mais elle aurait pu porter ses fruits et ouvrir la voie à des relations moins tendues dans l’avenir. Pour cela, il fallait que la bonne volonté ne soit pas à sens unique. Oui, le premier ministre Justin Trudeau n’a pas su, dès le départ, exprimer à la fois sa ferme indignation devant les occupations de voies ferrées et son désir de tout faire pour en arriver à une solution pacifique.

Toutefois, même si le ton avait été juste, M. Trudeau ne pouvait gagner face à l’impatience justifiée de la population et une opposition officielle adepte d’une solution musclée à courte vue mais populaire. Malgré les apparences, dialoguer n’est pas synonyme d’inaction, mais cette approche, la seule à la portée du gouvernement fédéral, avait le désavantage de ne pas offrir une garantie de résultats rapides, ce que tous souhaitent encore avec raison. En plus, elle n’était à peu près pas visible, les négociations et les échanges se faisant en privé.

Les conservateurs en ont profité pour préconiser une solution simple, sinon simpliste, mais impossible, à savoir : ordonner à la GRC de démanteler les barricades. D’abord, pareille intervention relève des polices provinciales. Ensuite, la Cour suprême du Canada a écrit noir sur blanc dans un arrêt rendu en 1999 que, « bien qu’à certaines fins, le Commissaire de la GRC rende compte au Solliciteur général, il ne faut pas le considérer comme un préposé ou un mandataire du gouvernement lorsqu’il effectue des enquêtes criminelles. Le Commissaire n’est soumis à aucune directive politique. Comme tout autre agent de police dans la même situation, il est redevable devant la loi et, sans aucun doute, devant sa conscience ».

Bref, Ottawa avait les mains liées à bien des égards, mais sa patience avait des limites et elles ont été atteintes, a conclu M. Trudeau vendredi. Il ne dicte pas leur conduite aux polices provinciales ou à la GRC, quand elle en fait office, mais ces dernières savent qu’elles n’ont plus à faire preuve de retenue pour donner une chance à la recherche d’une solution pacifique.

Ce processus a frappé un mur, celui de l’intransigeance des chefs héréditaires wet’suwet’en. Le retrait de la GRC de la zone litigieuse de leur territoire a été sans effet alors qu’ils en faisaient une condition pour discuter. Au lieu de jeter du lest, ils ont entrepris un voyage dans l’est du pays pour fouetter leurs partisans mohawks. Ils n’ont jamais répondu à l’offre insistante de rencontre faite par les ministres Carolyn Bennett (Relations Couronne-Autochtones) et Marc Miller (Services aux Autochtones). Ce qui est difficile à excuser quand on pense que les Mohawks, eux, ont rencontré le ministre Miller dès samedi dernier.

Les chefs héréditaires ont peut-être cru que les pressions exercées de toutes parts sur le gouvernement fédéral l’amèneraient à plus de concessions. Ils se sont trompés. Il est maintenant impossible de prédire la suite, mais personne ne souhaite une réédition de la crise d’Oka. M. Trudeau compte sur l’influence d’autres leaders autochtones pour amener les chefs héréditaires à la raison. Les chefs mohawks et le grand chef de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, ont fait une première tentative mardi, mais sans résultat.

Au sein même de la nation wet’suwet’en, le ras-le-bol se fait sentir. Vendredi, le Globe and Mail publiait une entrevue avec une matriarche de cette nation. Elle faisait état de l’opposition de l’ensemble des matriarches et des aînés au mouvement de protestation, un mouvement qui contredit, selon eux, leur tradition de respect. Ils ne veulent pas non plus que d’autres parlent pour eux ou utilisent la situation pour faire avancer leurs programmes politiques.

Les Wet’suwet’sen sont divisés autour du projet de gazoduc. Il revient à cette nation de régler ses différends internes, mais le reste du pays n’a pas à en subir les conséquences. Les barricades ayant été dressées en appui aux chefs héréditaires, à eux de contribuer à ce qu’elles soient levées. Sinon, ils devront en assumer les conséquences, y compris celles potentiellement très sérieuses pour tous les Autochtones.

L’engagement à long terme du gouvernement fédéral en faveur de la réconciliation avec les Premières Nations demeure le même, a dit M. Trudeau vendredi, mais il est inquiet. Il a admis qu’il y avait un risque réel de voir s’effriter le soutien populaire difficilement gagné en faveur de cette politique.

Si tel est l’effet de cette crise, les Premières Nations seront les plus grandes perdantes. Les chefs héréditaires wet’suwet’en ont intérêt à ne pas l’oublier.