Les faits saillants du procès d'Éric Salvail

L’ancien animateur Éric Salvail fait face à des chefs d'accusation pour harcèlement, agression sexuelle et séquestration.  
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne L’ancien animateur Éric Salvail fait face à des chefs d'accusation pour harcèlement, agression sexuelle et séquestration.  

Après quatre jours de procès, le juge Alexandre Dalmau se retrouve avec des versions totalement contradictoires de ce qui a pu se passer entre Éric Salvail et Donald Duguay (sa victime présumée) en 1993. Retour sur des audiences courues, qui ont illustré les défis que les causes d’agressions sexuelles rencontrent devant les tribunaux.

Ce qui est en cause.

L’ancien animateur et producteur Éric Salvail fait face à trois chefs d’accusation : harcèlement, agression sexuelle et séquestration, cela pour des faits qui se seraient produits entre avril et octobre 1993. La victime, Donald Duguay, a choisi de révéler son identité. Les deux hommes travaillaient alors à Radio-Canada.

Le harcèlement selon Donald Duguay.

Selon le principal témoin, Éric Salvail a commencé à le harceler dès leur premier jour de travail commun, en avril 1993 (la défense soutient, documents à l’appui, que M. Salvail travaillait alors dans un autre département).

« T’as un beau petit cul, toi », lui aurait ainsi dit d’emblée Éric Salvail alors que Donald Duguay lui donnait une formation pour le service du courrier. Le lendemain, M. Salvail lui aurait « ramassé le fessier à deux mains » pendant une tournée de distribution, a relaté M. Duguay.

Partant de là, il dit avoir vécu un « été du harcèlement » allant en « crescendo », où Éric Salvail aurait multiplié les commentaires désobligeants à caractère sexuel (une quarantaine) et les « pognages de fesses » (une vingtaine, a dit le témoin). « Il me poursuit dans les ascenseurs, me prend les fesses dès qu’il le peut, c’est incessant. […] C’était toujours des avances sexuelles, très ouvertes, très directes. »

Donald Duguay aurait signalé dès le départ qu’il trouvait inacceptable ce genre de propos ou de gestes, mais sans effet. Les commentaires « grivois » se seraient accompagnés d’au moins un incident où Éric Salvail aurait exhibé son sexe à M. Duguay, en se masturbant près de lui. À une autre reprise, il se serait « ramassé le sexe » de façon ostensible devant son collègue, en lui demandant si ça ne lui « tentait pas, un petit quicky ».

Le harcèlement selon Éric Salvail.

Éric Salvail a nié en bloc les différentes allégations de Donald Duguay. Il n’a jamais « pris les fesses de Donald Duguay », ou exhibé ses parties génitales devant lui, a-t-il dit durant son témoignage, mercredi et jeudi.

Il a été moins affirmatif en ce qui concerne la possibilité de lui avoir fait des commentaires déplacés à connotation sexuelle. « Ça aurait pu arriver. Mais de la façon dont il en parle, de façon répétée, sans cesse, non. »

L’imprécision vient du fait que M. Salvail ne se rappelle pas avoir jamais côtoyé Donald Duguay — il soutient que son visage lui « disait quelque chose » quand les policiers lui ont montré une photo de sa victime présumée, mais qu’il « ne pouvait pas l’associer » à rien de particulier —, et aussi de la personnalité de l’ancien animateur.

Car celui-ci a reconnu qu’il fait fréquemment des commentaires à caractère sexuel, et soutenu que c’était courant dans « l’environnement libéral » dans lequel il évoluait. « “C’est quoi ces pantalons, ça te fait un beau cul ?” J’ai dit ça 1000 fois dans ma vie à toute sorte de monde », disait-il à un enquêteur à l’automne 2018 (un extrait de cet interrogatoire a été présenté en cour).

Au palais de justice de Montréal, il a fait valoir qu’il « y a une ligne entre des commentaires pour s’amuser et être drôle devant tout le monde, et la ligne où on tombe [le] harcèlement, l’agression », a-t-il dit. Considère-t-il avoir déjà franchi la ligne, lui a demandé la procureure : « Pour moi, non. »

La Couronne a alors cherché à comprendre où Éric Salvail situe cette « ligne ». Pour lui, par exemple, une « tape sur les fesses, ce n’est pas agresser sexuellement » quelqu’un. Montrer son sexe à quelqu’un qui n’a pas demandé à le voir serait de « l’exhibitionnisme ». Et s’il conçoit que des « tentatives de séduction insistante […] puissent faire peur » à quelqu’un, ce n’est pas son cas. « J’imagine que ça dépend de la sensibilité des personnes. Pour moi non, peut-être parce que j’ai une moins grande sensibilité. Mais pour d’autres qui ont une plus grande sensibilité, peut-être que ça peut-être problématique », a-t-il affirmé durant son contre-interrogatoire.

L’agression et la séquestration selon Duguay.

Le principal incident au coeur du procès se serait déroulé dans une des toilettes du niveau C de la tour de Radio-Canada, le 29 octobre 1993. Donald Duguay a fait une description explicite de ce qui se serait alors passé.

Déguisé avec un « costume disco très moulant » qu’il avait fait lui-même pour l’Halloween, M. Duguay aurait été surpris par Éric Salvail alors qu’il urinait. M. Salvail avait « son sexe dans les mains » quand Donald Duguay a tourné la tête vers lui, et cela, même s’il n’y avait pas d’autre urinoir dans la pièce.

Apeuré, M. Duguay se serait dirigé vers le lavabo pour se laver les mains avant de sortir, mais aurait ensuite été coincé par Éric Salvail. À travers une « série de bousculades », Éric Salvail aurait tenté de forcer Donald Duguay à toucher son sexe ; l’aurait embrassé de force dans le cou ; ce serait « masturbé sur [ses] fesses, par-dessus le pantalon » disco que M. Duguay retenait tant bien que mal.

Éric Salvail lui aurait bloqué les mains au-dessus de la tête. « Plus l’altercation avance, plus il est en érection, a affirmé Donald Duguay en se rappelant la scène. La situation l’excite alors que moi, j’ai peur. » La victime présumée aurait profité d’un relâchement dans la pression qu’exerçait Éric Salvail sur ses mains pour se libérer et sortir.

L’art de se défendre selon l’avocat de la défense.

L’avocat de la défense, Michel Massicotte, a vigoureusement contre-interrogé Donald Duguay lundi et mardi. Il a notamment suggéré que la victime présumée aurait dû réagir différemment, si les événements se sont déroulés comme M. Duguay l’affirme. Ses propos ont suscité plusieurs réactions, certains jugeant que l’avocat était allé trop loin.

« Je vous suggère que la meilleure façon d’éviter un viol, ce n’est pas de se tourner de côté pour ne pas voir ce qui se passe, mais c’est plutôt de tout faire pour sortir » de la pièce où l’on se trouve, a notamment lancé l’avocat en parlant d’un moment précis de l’agression.

Il a aussi « suggéré » que Donald Duguay aurait pu frapper Éric Salvail pour se libérer. M. Duguay a indiqué qu’il avait eu peur que « ça se retourne contre lui », parce que M. Salvail aurait porté des traces de son coup. Mais « si vous le knockez au plexus, ça ne laissera pas de traces, lui a dit M. Massicotte. Ou dans les testicules ».

Ailleurs, il a affirmé que Donald Duguay a été dans une « position idéale pour donner [à Éric Salvail] un bon coup de genou dans les parties génitales. Vous ne l’avez pas fait. Pourquoi ? » « Bonne question, a répondu M. Duguay. Dans le feu de l’action on ne pense pas à tout. »

Michel Massicotte s’est aussi grandement étonné que Donald Duguay ait choisi de se laver les mains après avoir uriné, plutôt que de s’empresser à sortir puisqu’il avait peur.

L’agression et la séquestration selon Éric Salvail.

L’ancien animateur et producteur nie qu’il y ait eu un quelconque incident dans les toilettes avec Donald Duguay. Il n’a donc pas discuté les détails du récit de ce dernier, mais a plutôt qualifié de « farfelue » sa version.

« Je n’ai jamais agressé sexuellement quelqu’un, donc ça inclut Donald Duguay », a-t-il dit.

« Je n’aurais jamais touché à cette personne-là, et je ne travaillais pas à Radio-Canada [en octobre 1993]. Ce que ça veut dire : je serais parti de chez nous, je serais allé à Radio-Canada, je serais allé en bas près de la toilette, j’aurais attendu accoté sur un mur, pour que peut-être Donald Duguay aille aux toilettes et que je puisse le suivre ? Non. »

L’avocat Massicotte estime pour sa part que Donald Duguay « cherche de l’attention. Et pour l’obtenir [il est] prêt à mentir ».

L’enjeu de l’étage.

Devant les allégations de Donald Duguay — qui s’appuient beaucoup sur le fait que lui et Éric Salvail travaillaient ensemble au service du courrier durant le printemps et l’été 1993 à Radio-Canada —, la défense a déposé en preuve tout le dossier d’employé de M. Salvail à la société d’État.

Or, le registre montre « qu’en avril, mai et juin 1993, là où la majorité des choses qui me sont reprochées se seraient déroulées, je ne travaillais pas au service du courrier, mais dans un autre département, à un autre étage », a résumé M. Salvail. Ce dernier était plutôt employé au niveau A, dans un secteur de coordination radio.

Les deux hommes ont travaillé au même service seulement entre le 19 juillet et le 13 août 1993, selon les documents. Cela n’exclut pas qu’ils se soient croisés dans les corridors de Radio-Canada, mais le récit détaillé des événements fait par Donald Duguay souffre de plusieurs incohérences en regard de ce que dit le dossier d’employé officiel.

Ce qui reste en suspens.

La Couronne s’est réservé le droit de déposer une contre-preuve le 11 mars. Jusqu’ici, elle est parvenue à démontrer qu’Éric Salvail a eu affaire à Radio-Canada après la fin de son contrat d’employé temporaire : il a un effet gardé un lien d’emploi avec la société d’État, qui rédigeait ses chèques comme animateur de foule pour une émission de Julie Snyder à l’été et l’automne 1993.

Mais Éric Salvail était-il, hors de tout doute raisonnable, dans la tour de Radio-Canada le 29 octobre 1993, jour de l’agression alléguée ? Une des façons de le prouver serait d’avoir accès au registre des entrées et des sorties des visiteurs de Radio-Canada — s’il existe toujours.