Éric Salvail jure n’avoir jamais franchi «la ligne»

Éric Salvail a terminé jeudi de témoigner à son procès pour agression sexuelle, séquestration et harcèlement criminel.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Éric Salvail a terminé jeudi de témoigner à son procès pour agression sexuelle, séquestration et harcèlement criminel.

Éric Salvail est catégorique : s’il ne se souvient pas de sa victime présumée, Donald Duguay, il jure qu’il ne l’a pas agressée en 1993. L’ancien animateur a aussi soutenu jeudi n’avoir jamais franchi « la ligne » qui sépare l’humour du harcèlement au cours de sa vie… tout en reconnaissant que tout le monde ne situe pas cette ligne au même endroit.

« Une tape sur les fesses, pour moi, ce n’est pas agresser sexuellement » quelqu’un, a indiqué Éric Salvail à la toute fin de son contre-interrogatoire, jeudi.

La procureure Amélie Rivard lui a alors soumis différents cas de figure pour comprendre son baromètre personnel sur ces questions. Qu’est-ce qu’une agression pour lui ? « C’est à partir du moment où la personne qui reçoit est inconfortable », a-t-il dit. Est-ce que montrer son pénis à quelqu’un qui n’a rien demandé est un geste d’agression ? « Je pense que c’est de l’exhibitionnisme », a répondu M. Salvail. Il a donné la même réponse quand Mme Rivard lui a demandé ce qu’il en était si une personne en approche une autre personne en tenant son sexe dans ses mains.

Quant à la possibilité que des « tentatives de séduction insistante, des commentaires répétés sur les fesses et l’apparence physique puissent faire peur » à quelqu’un, Éric Salvail a répondu : « J’imagine que ça dépend de la sensibilité des personnes. Pour moi non, peut-être parce que j’ai une moins grande sensibilité. Mais pour d’autres qui ont une plus grande sensibilité, peut-être que ça peut-être problématique. »

 

Des blagues

Plus tôt dans son contre-interrogatoire, Éric Salvail avait reconnu qu’il était le type de personne à faire des commentaires à caractère sexuel, mais qu’il l’a toujours fait dans un contexte humoristique qui serait selon lui intrinsèque au « milieu libéral » dans lequel il travaillait.

« On est dans un environnement libéral, où plein de choses se disent d’un côté ou de l’autre, qui sont toujours de façon amicale, pour faire rire… Il y a une ligne entre des commentaires pour s’amuser et être drôle devant tout le monde, et la ligne où on tombe dans ce dont on parle [dans ce procès] : harcèlement, agression », a-t-il dit. La procureure lui a demandé s’il considérait avoir déjà franchi la ligne : « Pour moi, non », a répondu Éric Salvail.

Durant l’enquête qui a mené au dépôt des trois accusations auxquelles il fait face (agression sexuelle, séquestration et harcèlement), Éric Salvail a indiqué à un enquêteur qu’il avait dû dire « 1000 fois dans [sa] vie à toute sorte de monde » des propos comme : « Mon dieu, t’es-tu acheté des seins en fin de semaine ? »; «C’est quoi ces pantalons ? Ça te fait un beau cul. »

« Tout ce qui se dit dans un brainstorm… si on disait tout ça dans un bureau de comptable, on se fait arrêter », avait indiqué M. Salvail a l’enquêteur. Invité à préciser ce qu’il entend par là, M. Salvail a précisé jeudi que des commentaires peuvent passer dans un milieu moins « conventionnel », tant qu’on « reste dans l’humour ». Pour sa part, il s’est toujours couché avec l’impression que ses « agissements étaient corrects, étaient dans l’humour bon enfant ».

Donald Duguay

Le témoignage d’Éric Salvail lui a permis de nier de vive voix toutes les allégations de Donald Duguay. Il a qualifié jeudi de « farfelue » la description des événements faite par la victime présumée, qui prétend avoir été agressée par Éric Salvail dans une toilette de Radio-Canada le 29 octobre 1993. « Je n’ai jamais agressé sexuellement quelqu’un, donc ça inclut Donald Duguay », a-t-il dit.

« Je n’aurais jamais touché à cette personne-là, et je ne travaillais pas à Radio-Canada [en octobre 1993, une affirmation qu’il base sur le registre de son dossier d’employé à la société d’État]. Ce que ça veut dire : je serais parti de chez nous, je serais allé à Radio-Canada, je serais allé en bas près de la toilette, j’aurais attendu accoté sur un mur, pour que peut-être Donald Duguay aille aux toilettes et que je puisse le suivre ? Non. »

La Couronne a toutefois rappelé à M. Salvail qu’il avait toujours eu un lien d’emploi avec Radio-Canada pendant la période couverte par les allégations, et qu’il est retourné à quelques reprises dans la tour de la société d’État à l’automne 1993.

Au-delà de l’incident de la toilette, Éric Salvail dit qu’il n’a jamais « pris les fesses de Donald Duguay », ou exhibé ses parties génitales devant lui. Par contre, il ne peut « pas dire qu’il n’y aurait pas pu y avoir de commentaire [déplacé, à connotation sexuelle]. Ça aurait pu arriver. Mais de la façon dont il en parle, de façon répétée, sans cesse, non. »

« Un tsunami dans ma vie »

La procureure Rivard est aussi revenue jeudi sur une publication Facebook faite par Éric Salvail au lendemain des révélations de La Presse, en octobre 2017. Onze personnes témoignaient avoir subi des inconduites sexuelles de la part du producteur-animateur (ou en avoir été témoins).

« En quelques heures, j’ai perdu mon emploi à la télé, la radio, ma boîte de production était en situation de crise, s’est rappelé Éric Salvail. C’était un tsunami dans ma vie à ce moment. Je n’aurais pas pu écrire un tel texte. C’est quelqu’un en gestion de crise qui a pondu un texte que j’ai lu et signé. » L’idée était de s’excuser « si des gens ont été froissés par des commentaires ou des trucs que j’aurais faits qui étaient problématiques, et aussi d’essayer de calmer le jeu au moment où tout s’écroule. »

« La marmite débordait de partout, j’étais en train de perdre tout ce que j’avais », a-t-il dit.

Le texte Facebook soutenait qu’Éric Salvail avait « saisi la pleine mesure de ses comportements problématiques ». Jeudi, il a précisé qu’il faisait référence à « cet humour qui est dans le malaise ». Il a reconnu que « c’est facile de mettre ça sur le dos de l’humour, mais moi, c’était ça ».

Le procès a été ajourné jusqu’au 11 mars. La Couronne annoncera alors si elle dépose une contre-preuve. Les plaidoiries auraient lieu le 30 avril.