Commission Laurent: les travailleuses sociales souvent laissées sans protection devant la violence

Nathalie Pépin, intervenante à la DPJ Mauricie-Centre-du-Québec
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Nathalie Pépin, intervenante à la DPJ Mauricie-Centre-du-Québec

« Les policiers nous regardent et disent qu’eux, ils ne vont pas là sans deux autopatrouilles. Nous, on entre avec seulement nos crayons dans des milieux où les policiers arrivent armés », a affirmé Nathalie Pépin, une intervenante de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de la Mauricie, pour illustrer les conditions difficiles de l’exercice de son métier à la Commission spéciale sur les droits des enfants (commission Laurent), mercredi, à Sherbrooke.

« On travaille avec des familles qui ont souvent des antécédents de violence, de problèmes de consommation, de santé mentale », a-t-elle ajouté.

Ses consoeurs ne disposent que d’un seul téléphone portable de service. Ce qui les conduit à devoir utiliser leur appareil personnel. « Ce téléphone-là, a dit Nathalie Pépin en parlant du sien, je peux vous dire qu’il a composé souvent le 911. »

La présidente de la Commission s’est montrée troublée. « J’espère qu’un jour vous arriverez en 2020 et que vous aurez un outil de travail qui s’appelle un cellulaire », a déclaré Régine Laurent sur un ton amer.

Mme Pépin a raconté s’être trouvée devant des parents qui se mettent à genoux devant elle. On a tenté plus d’une fois de la frapper. Elle regrette le manque de soutien émotionnel offert au personnel de la DPJ.

À la DPJ, la charge de travail est de plus en plus lourde, a-t-elle confié. La gestion administrative avale presque tout. « C’est 70 % de mon temps qui est consacré à de la paperasse administrative. » Ce qui laisse peu de place pour le travail clinique.

Qu’est-ce qui pourrait être fait pour endiguer cette hémorragie sociale dont écope la DPJ selon une intervenante comme elle ? « Il faut agir en amont », considère-t-elle sans hésiter.

L’urgence de la prévention

Le Dr Alain Poirier, directeur régional par intérim de santé publique de l’Estrie et ancien sous-ministre au ministère de la Santé, enfourche le cheval de la prévention comme solution à un système qui lui semble parti à l’épouvante.

Au temps où il était sous-ministre, a-t-il expliqué mercredi, seulement « 3 % ou 4 % des budgets du réseau de santé étaient consacrés à la prévention ». C’était insuffisant. Or, c’est passé sous la barre des 2 %.

« Si on veut voir de l’amélioration, il faut mettre beaucoup plus. » Ne pas en faire davantage en matière de prévention nous coûte à peu près 3 % du PIB, a-t-il dit. Le directeur de la santé publique de l’Estrie constate à regret que la prévention est devenue une souris qui dort avec l’éléphant du ministère de la Santé.

 
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Dr Alain Poirier, directeur de Santé publique de l’Estrie par intérim et ancien sous-ministre

En trois ans

Si on investissait davantage en prévention, dans combien de temps verrait-on une différence, lui a demandé la commission Laurent ? « Déjà, dans trois ans, pour les enfants qui naissent aujourd’hui, on verrait des changements », dit-il.

Chaque année, le nombre de signalements de maltraitance d’enfants augmente au Québec. « Si on était performants en matière de prévention, il diminuerait. Ça devrait d’ailleurs être assez rapide parce qu’on ne parle pas ici de maladie chronique. »

Le Dr Poirier s’est empressé de préciser que les stigmates laissés sur l’enfance ont de très lourdes conséquences à long terme. « Ça n’a pas seulement d’incidences sur la réussite scolaire », mais aussi sur la santé d’un individu. Autrement dit, plaide M. Poirier, « il ne faut pas juste boucher les nids-de-poule, mais travailler sur la qualité de tout le chemin social ».

C’était la deuxième fois, depuis le début des travaux de la Commission, que le Dr Poirier était entendu. Devant les micros tendus vers lui, il a redit que pour que les choses changent vraiment, il importe de considérer la question de la redistribution de la richesse dans l’équation de la santé. « Même les riches bénéficient d’un milieu où la redistribution de la richesse est mieux faite », a martelé le docteur.