Commission Laurent: hausse des signalements en Estrie

Les cas d’enfants entre les mains de la protection de la jeunesse en Estrie se retrouvent devant les tribunaux plus souvent qu’ailleurs.
Photo: Getty Images Les cas d’enfants entre les mains de la protection de la jeunesse en Estrie se retrouvent devant les tribunaux plus souvent qu’ailleurs.

« Ça prend des années pour régler des problèmes simples », constate avec regret Alain St-Pierre, l’ancien directeur intérimaire de la DPJ de l’Estrie, nommé après le décès tragique d’une fillette à Granby au printemps 2019, tout en signalant une suite d’indicateurs complexes.

Les cas d’enfants entre les mains de la protection de la jeunesse s’y retrouvent devant les tribunaux plus souvent qu’ailleurs. « Le taux de judiciarisation est de 70 % en Estrie, soit 20 % de plus que dans les autres régions », a-t-il expliqué devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent), qui siège cette semaine à Sherbrooke. Cela s’expliquerait, du moins en partie, par le manque de personnel dans les services sociaux de première ligne pour offrir des soins avant que les enfants ne basculent du côté de la DPJ.

17
C’est le nombre de nouveaux cas transmis chaque jour à la DPJ de l’Estrie.

Au cours de la dernière année, les signalements ont augmenté de plus de 18 % dans les Cantons-de-l’Est, observe Johanne Fleurant, sa successeure à la direction de cette DPJ, tout en soulignant une incapacité à les traiter. Il faut jusqu’à 226 jours pour qu’un enfant en Estrie bénéficie d’une intervention, selon une étude publiée par la vérificatrice générale du Québec. Chaque jour, on compte en fait 17 nouveaux cas dans la région. « Nous n’avons pas encore trouvé les moyens de prévenir » ce genre de cas, regrette la directrice.

À la Commission scolaire Val-des-Cerfs, celle-là même qui chapeaute l’école que fréquentait la petite fille de Granby, le directeur général, Eric Racine, observe une augmentation de 20 % « de la clientèle défavorisée ». Le revenu médian des familles en Estrie est inférieur à la moyenne du Québec, et plus bas encore dans les familles anglophones. Ces dernières sont souvent laissées à elles-mêmes faute de moyens, comme dans les environs de Stanstead, explique Anyk Bergeron, du CIUSSS.

Pire en Estrie ?

En poste de mai à septembre 2019, Alain St-Pierre a signalé devant la commission Laurent qu’« on est rendus à la limite de ce que le système peut supporter ». Pour lui, la solution doit impliquer tout le personnel syndiqué.

« Si on fait partie de la solution, comme M. St-Pierre l’affirme aujourd’hui, on ne se sent pourtant pas impliqués ni consultés », dit au Devoir le directeur exécutif du syndicat de l’APTS Estrie, Danny Roulx. Depuis l’entrée en fonction de la nouvelle directrice du DPJ Estrie, Johanne Fleurant, jamais il n’a eu l’occasion de discuter face à face avec elle, indique-t-il à titre d’exemple. « Quand je parle avec les autres représentants des régions, je suis forcé de constater que c’est pire chez nous », conclut M. Roulx.

La Commission scolaire Val-des-Cerfs constate elle aussi, par la voix de son directeur Eric Racine, un grave manque de communication entre les instances.

« Nos choix n’ont pas conduit aux résultats que l’on escomptait », admet le président-directeur général du CIUSSS de l’Estrie, Stéphane Tremblay. « La transformation du réseau en 2015 a créé du vide », ajoute-t-il, sans pour autant vouloir critiquer la réforme Barrette.

Dans sa présentation devant la Commission, le président-directeur du CIUSS rappelle que, « même en 2005-2006, on pouvait attendre 18 mois pour avoir une évaluation d’une orthophoniste ». Ancien praticien, il constate avec regret que « tout ce qui [lui] restait après [ce manque de service], c’était [son] pad de prescription », en faisant état de prescriptions de neurostimulants et de neuroleptiques. Une situation « très triste », dit-il, parce qu’« on avait peu d’outils ». Et d’ajouter : « Il y a des gens qu’on a vus au fil du temps qu’on aurait pu aider autrement. »

En amont de la DPJ, les filets de sécurité ont cédé en Estrie, regrettent des intervenants. « La première ligne n’est pas assez forte pour supporter les demandes », constate Stéphanie Lemay, une spécialiste en CLSC entendue par la Commission. Alors, on assiste, dit-elle, à « une détérioration de la clientèle ».

En point de presse à l’occasion de cette première journée d’audiences à Sherbrooke, la présidente de la Commission, Régine Laurent, a répété que le gouvernement n’avait pas « à attendre les recommandations finales de la Commission pour agir sans tarder ».