Un été avec Éric Salvail

L’accusé, Éric Salvail, que l’on voit avec un de ses avocats, est apparu détendu au palais de justice de Montréal, où s’est ouvert lundi son procès pour harcèlement criminel et agression sexuelle.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne L’accusé, Éric Salvail, que l’on voit avec un de ses avocats, est apparu détendu au palais de justice de Montréal, où s’est ouvert lundi son procès pour harcèlement criminel et agression sexuelle.

Un « crescendo continu » de harcèlement qui aurait culminé par une agression sexuelle dans des toilettes à Radio-Canada : la présumée victime d’Éric Salvail a raconté lundi les détails de ce qui fait en sorte que l’ancien animateur et producteur fait aujourd’hui face à la justice.

Le public et les journalistes présents pour l’ouverture du procès d’Éric Salvail ont eu droit lundi matin à une description minutieuse d’une série d’événements qui seraient survenus au début des années 1990 et qui ont poussé Donald Duguay, 47 ans, à porter plainte contre M. Salvail.

Mais comme souvent dans ce genre de dossier, ils ont aussi assisté en après-midi à un contre-interrogatoire serré visant à contester chaque affirmation. L’avocat d’Éric Salvail, Me Michel Massicotte, a ainsi cherché à mettre en lumière une série de contradictions dans le témoignage de M. Duguay.

Les dates précises, la description des lieux (y avait-il un ou deux urinoirs dans les toilettes ?), la durée d’un événement (20 secondes ou 30 secondes pour se laver les mains ?) ou la séquence des épisodes relatés ont fait l’objet d’un questionnement vigoureux — voire incisif — de la part de Me Massicotte pour tester la fiabilité de la mémoire du témoin.

À cet égard, Donald Duguay a fait valoir qu’il était normal que certains détails diffèrent dans les témoignages qu’il a livrés au fil du processus judiciaire depuis le dépôt de sa plainte. « Lorsqu’on a une mémoire traumatique, les souvenirs ne se reconstruisent […] pas dans l’ordre chronologique, a-t-il dit. Je n’ai pas reçu la scène comme on reçoit la scène d’un film. »

Dubitatif, Me Massicotte a répondu n’avoir « strictement rien compris » à ce discours. Il a plutôt suggéré que la mémoire de Donald Duguay s’est éclaircie parce qu’il est récemment retourné sur les lieux de l’agression présumée (les toilettes). « Je trouve votre argumentaire simpliste et simplet », a rétorqué le témoin.

À quelques pieds derrière lui, Éric Salvail a passé la journée à suivre attentivement la procédure, prenant des notes d’un air sérieux.

Dès le premier jour

Donald Duguay avait précédemment décrit au juge Alexandre Dalmau avoir été victime de « commentaires déplacés » de la part d’Éric Salvail dès leur premier jour de travail ensemble, en avril 1993. Les deux travaillaient alors pour le service du courrier à Radio-Canada.

« T’as un beau petit cul, toi », lui aurait dit Éric Salvail dans les premières heures de leur travail commun. Le lendemain, il aurait fait un premier attouchement à Donald Duguay. « Il m’a ramassé le fessier à deux mains » alors que les deux faisaient la distribution du courrier, a indiqué M. Duguay durant l’interrogatoire mené par la procureure Amélie Rivard.

C’était toujours des avances sexuelles, très ouvertes, très directes, [auxquelles] on pourrait s’attendre dans un bar malfamé, mais pas en milieu de travail, et surtout pas à Radio-Canada

Donald Duguay a soutenu avoir immédiatement — et plusieurs fois par la suite — indiqué très clairement à Éric Salvail qu’il n’était « pas intéressé » par lui, et qu’il trouvait inacceptable ce genre de propos et de gestes. Éric Salvail aurait à chaque fois répondu que « c’est juste des blagues ».

« Il était constamment déplacé dans ses propos », a affirmé Donald Duguay, qui a parlé d’un « été de harcèlement ». « C’était toujours des avances sexuelles, très ouvertes, très directes, [auxquelles] on pourrait s’attendre dans un bar mal famé, mais pas en milieu de travail, et surtout pas à Radio-Canada. »

Gestes explicites

Les commentaires « grivois » auraient ensuite fait place à des gestes plus explicites. Quelque part en mai 1993, Éric Salvail serait « venu s’accoter » sur un paravent derrière lequel Donald Duguay travaillait, pour se « ramasser le sexe » à travers « son pantalon blanc. Il m’a fait son offre indécente : “ça te tente pas un petit quicky [une petite vite], tu vas aimer ça ?” ».

Quelques jours plus tard, Éric Salvail aurait poussé un cran plus loin ce que Donald Duguay qualifie de « crescendo » : alors que M. Duguay était à son poste, son collègue se serait présenté derrière lui le pantalon baissé, en train de se masturber.

Le harcèlement se serait poursuivi ensuite pendant plusieurs mois. « Il me poursuit dans les ascenseurs, me prend les fesses dès qu’il le peut », a détaillé la victime alléguée. « C’était incessant. » Il a parlé d’une vingtaine d’attouchements non désirés.

Agression

L’agression sexuelle au coeur du procès — M. Salvail est aussi accusé de séquestration et de harcèlement criminel — se serait produite l’avant-veille de l’Halloween 1993, alors que Donald Duguay s’était déguisé avec un « costume disco très moulant » qu’il avait fait lui-même. Il a fait une description explicite de ce qui s’est passé.

Selon le récit que M. Duguay a fait de l’événement, Éric Salvail l’aurait rejoint dans une des toilettes de Radio-Canada, se serait positionné près de lui et lui aurait fait un autre commentaire sur « son beau petit cul ». Et quand Donald Duguay s’est retourné, Éric Salvail avait « son sexe dans les mains ».

Toujours d’après le témoin, M. Salvail aurait tenté de l’empêcher de sortir après qu’il se fut lavé les mains. S’en serait suivi une « série de bousculades ». « Il a tenté de prendre ma main pour que je touche à son pénis », a affirmé Donald Duguay. « Plus l’altercation avance, plus il est en érection. La situation l’excite alors que moi, j’ai peur. […] Je me tanne, je lui dis: “toi, mon tabarnak, si je la pogne, je te l’arrache”. »

Il a décrit une lutte où M. Salvail l’aurait bloqué et poussé contre un mur, aurait retenu ses bras au-dessus de sa tête pour commencer à l’embrasser « un peu partout ». « On sent que, cette fois-ci, ça ne s’arrêtera pas. Il va aller chercher ce qu’il veut. » À un moment, Éric Salvail avait « les culottes au sol, et il a commencé à se masturber sur mes fesses, par-dessus mon pantalon. » M. Duguay a pu s’extirper de cette situation en profitant d’un instant où Éric Salvail a « desserré sa prise ».

Il a parlé de l’agression ou du harcèlement à différentes personnes, mais soutient ne pas avoir porté plainte à la police par crainte de ne pas être cru, notamment. « Je suis un homme contre un autre homme, ça va faire de la marde à Radio-Canada, je ne veux pas perdre mon emploi… »

Donald Duguay dit avoir été en choc post-traumatique pendant plusieurs années. C’est après la publication d’une enquête de La Presse détaillant d’autres allégations d’inconduites sexuelles à l’encontre d’Éric Salvail en octobre 2017 qu’il a finalement décidé d’aller à la police.

Le procès devrait se dérouler jusqu’à jeudi. Le contre-interrogatoire se poursuit mardi.

8 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 18 février 2020 10 h 48

    Exhibitionnistes

    L'un a exposé ses organes l'autre nous montre sa peine. Il me semble que l'humanité connait de plus grands malheurs...

    Il eût mieux vallu pour tout le monde que ces deux drôles de personnages gardassent leur secret un peu plus longtemps.

    • Hélène Paulette - Abonnée 18 février 2020 11 h 34

      Quelle tristesse que cet étalage, alors qu’ailleurs sur la planète on tue dans le silence …

    • Guy Boucher - Abonné 18 février 2020 11 h 35

      Pour la personne agressée ... c'est le PLUS GRAND malheur ...

    • Marc Therrien - Abonné 18 février 2020 18 h 01

      Rien vu, rien entendu, rien dit. Le silence, le secret et le mensonge. Beaucoup d'abuseurs ont longtemps compté sur la lâcheté qui découle d'une grande vulnérabilité pour assouvir leurs bas instincts en toute impunité. Pour le reste, il me semble paradoxal que vous ayez été attiré par cet article et que vous en ayez lu les détails pour ensuite déplorer l'exhibitionnisme exposé au grand jour.

      Marc Therrien

  • Chantale Jeanrie - Abonnée 18 février 2020 14 h 32

    La douleur des autres

    Quelle tristesse que de minimiser la douleur des autres, leur droit à en témoigner et à demander justice, sous prétexte que d'autres souffrent plus qu'eux! Désolée mais l'empathie ne revient à se faire juge dans un concours de "qui souffrirait le plus".

    • Clermont Domingue - Abonné 18 février 2020 15 h 35

      Ce qui me désole, c'est l'attention excessive potée à un individu, alors que nous oublions des foules de millions de personnes souffrantes.

  • Alain Béchard - Abonné 18 février 2020 18 h 28

    Les foules de personnes souffrantes seraient peut-être en diminution si nous étions capable d'empathie envers un seul individu que l'on ne connait pas, mais qui demande justice afin qu'une simple personne arrête de se faire agressé par ceux qui détiennent un certain pouvoir qu'ils ne peuvent contôler.
    Alain Béchard

  • Hélène Paulette - Abonnée 19 février 2020 00 h 38

    L'issue du procès n'est toujours pas connue...

    Et pourtant, tout le monde a déjà décidé de la culpabilité de Salvail qui doit être présumé innocent jusqu'à preuve du contraire. Et si c'était une entreprise de démolition de la part d'un envieux qui aspire à la célébrité?Personne ne peut le dire avant la fin du procès.