La législation canadienne met en danger les travailleuses du sexe, selon l’organisme Stella

Sandra Wesley, directrice générale de Stella, lors des audiences de la Commission sur l'exploitation sexuelle à Montréal
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sandra Wesley, directrice générale de Stella, lors des audiences de la Commission sur l'exploitation sexuelle à Montréal

La mort de Marylène Lévesque, tuée le 22 janvier dans un hôtel de la banlieue de Québec, démontre, selon des observateurs, que la législation canadienne ne protège aucunement les prostituées, bien au contraire.

Des personnes liées à ce secteur soutiennent que ce meurtre révèle à quel point les lois ne sont pas appliquées de façon égale dans tout le pays. Elles signalent aussi que ce crime a mis en évidence la lâcheté de la classe politique canadienne concernant les travailleuses du sexe.

La loi C-36, que le gouvernement fédéral conservateur de l’époque défendait en affirmant qu’elle visait à protéger les travailleuses du sexe, les a plutôt poussées à devenir « invisibles », constate Sandra Wesley, la directrice générale de Stella, un organisme qui intervient auprès des travailleuses du sexe.

« La situation s’est assurément dégradée pour les travailleuses du sexe, affirme-t-elle. On doit faire de plus en plus de compromis sur le plan de la sécurité afin de s’assurer que les clients ne se fassent pas arrêter. »

Eustachio Gallese, qui bénéficiait d’une semi-liberté, a été accusée du meurtre au deuxième degré relativement à la mort de Mme Lévesque. L’individu avait été condamné pour le meurtre de sa femme en 2004 et avait déjà été jugé coupable d’agression contre une compagne précédente. Dans le cadre de sa semi-libération, une « stratégie de gestion de risque » avait été élaborée afin de lui permettre de rencontrer des femmes pour qu’il puisse assouvir ces « besoins sexuels ».

Selon Sandra Wesley, la vie de Mme Lévesque, qui était une travailleuse du sexe, a été mise en danger par les lois plus strictes régissant la prostitution.

Avant 2014, un homme pouvait payer une femme pour avoir des relations sexuelles dans une chambre d’hôtel, mais depuis l’adoption de la loi C-36, il est interdit de payer ou de bénéficier de la vente d’un acte sexuel, explique Mme Wesley. Les professionnelles du sexe ne peuvent plus faire de publicité pour des services sexuels et les clients potentiels ne peuvent pas communiquer de quelques manières que ce soit avec une prostituée pour acheter ses services.

Même si la loi protège la travailleuse du sexe contre toute responsabilité pénale, les clients ou l’employeur, comme un salon de massage, risquent d’être arrêtés et poursuivis.

En conséquence, dit Mme Wesley, une prostituée qui se rend dans une chambre d’hôtel avec un client ne veut pas attirer l’attention sur elle, de crainte que le personnel appelle la police. Au lieu de réclamer des secours ou de s’échapper, elles ont appris à tenter de s’occuper seules des situations dangereuses.

Salons de massage

Mme Wesley déplore aussi que les propriétaires de salon de massage hésitent à dénoncer leurs clients dangereux parce qu’ils craignent d’être arrêtés à leur tour et de perdre de leur entreprise.

Yanik Chicoine, propriétaire d’un salon de massage de l’est de Montréal, convient que la plupart des propriétaires de salon de massage n’osent pas appeler la police si un client devient problématique ou si d’autres problèmes surviennent.

« Je peux dire que la majorité d’entre eux n’appelleraient pas la police, parce qu’ils ont peur », souligne celui qui dirige aussi l’Association des salons de massages érotiques du Québec.

Selon lui, l’arrestation d’un propriétaire d’un salon de massage permettrait de soumettre la législation canadienne à l’examen d’un tribunal.

L’entreprise de M. Chicoine bafoue ouvertement la loi en détaillant sur son site Internet les différents services sexuels proposés.

L’homme se dit prêt à aller se défendre jusque devant la Cour suprême. « Si on veut m’arrêter, je suis déjà prêt à faire valoir les droits des travailleuses du sexe et de leurs clients. »

Jusqu’à présent, ajoute-t-il, la police lui laisse la paix pourvu qu’il n’engage pas une mineure et ne garde aucun lien avec le crime organisé.

Enquête

Selon des documents, Gallese avait été autorisé à rencontrer des femmes à des fins uniquement sexuelles, une stratégie qualifiée d’inappropriée par la Commission des libérations conditionnelles du Canada. Essentiellement, on lui avait donné le feu vert pour contrevenir à la loi.

Le président du Syndicat des employé-e-s de la Sécurité et de la Justice, Stan Stapleton, dit avoir été informé que l’accusé avait rencontré Mme Lévesque dans un hôtel parce qu’il n’était plus autorisé par la Commission à visiter des salons de massage.

Le syndicat a reçu des appels de ses membres de plusieurs régions du pays disant que la pratique consistant à laisser des délinquants acheter des relations sexuelles était rare, mais que cela s’était déjà produit.

Une porte-parole de Service correctionnel Canada dit que les allégations du syndicat sont prises au sérieux. « Soyons clairs, le Service correctionnel du Canada n’appuie pas les délinquants qui sollicitent des services sexuels », déclare Esther Mailhot dans un courriel.

Le ministre fédéral de la Sécurité publique, Bill Blair, a lancé une enquête sur les circonstances qui ont mené à la mort de Mme Lévesque.

M. Blair n’était pas disponible pour un entretien, et son cabinet n’a pas répondu à des questions spécifiques sur l’application des lois sur la prostitution ou si le gouvernement fédéral prévoit de les modifier.

Dans un courriel, sa porte-parole, Mary-Liz Power, a limité ses commentaires à l’affaire Lévesque, affirmant que l’enquête lancée par Blair « déterminera si des protocoles corrects ont été suivis dans ce cas, et mettra en lumière quels changements systémiques pourraient aider à garantir qu’une tragédie comme celle-ci ne se reproduise plus jamais. »

Sandra Wesley raconte que les politiciens lui ont dit qu’ils se rendaient compte que les lois canadiennes sur la prostitution ne fonctionnaient pas, mais ils hésitent à agir parce qu’ils craignent d’être dépeints comme encourageant la prolifération du commerce du sexe.

« Nous savons que leur préoccupation est de savoir si la décriminalisation du travail du sexe affectera leurs chances de réélection », souligne-t-elle.