Le géographe Louis-Edmond Hamelin s’éteint à l'âge de 96 ans

Le géographe Louis-Edmond Hamelin, photographié en 2011
Photo: Clément Allard Archives Le Devoir Le géographe Louis-Edmond Hamelin, photographié en 2011

La nordicité a perdu son père. Louis-Edmond Hamelin, créateur de ce néologisme, immense amoureux du boréal, poète géographe, intellectuel hivernal du Québec, a rendu son dernier souffle mardi, à Québec, en plein coeur de la saison froide qu’il aimait tant. Il avait 96 ans.

Au cours de sa longue carrière, Louis-Edmond Hamelin a foulé le nord et respiré l’hiver, établi un centre d’études nordiques de réputation internationale et posé les mots sur le froid. Son premier voyage dans le Nord, à bord d’un canot sur la baie James, en 1948, coïncidait avec le manifeste de Paul-Émile Borduas et des Automatistes. « Ma critique, dira plus tard Hamelin, deviendra comme un Refus global nordique. »

Multidisciplinaire avant la lettre, le nordiciste croyait que le territoire devait être considéré comme un tout. Il ne militait pas pour une « conservation atemporelle du Nord », mais plutôt pour une exploitation réfléchie menant « à du meilleur, à du plus efficace, à un plus grand bonheur pour l’ensemble de la population », comme il l’expliquait en 2014 à Jean Désy et Daniel Chartier dans La Nordicité du Québec : entretiens avec Louis-Edmond Hamelin.

 

« Louis-Edmond Hamelin était l’un des grands intellectuels de la Révolution tranquille, mais aussi un homme intègre, généreux et qui a su garder, malgré toute la reconnaissance dont il a fait l’objet, une simplicité et une curiosité qui le rendaient attachant et toujours agréable », écrit Daniel Chartier au Devoir.

Louis-Edmond Hamelin naît à Saint-Didace de Maskinongé le 21 mars 1923 de l’union d’Antonio Hamelin et de Maria Désy. Il grandit sur la ferme familiale, puis sort du « rang » pour faire son cours classique à Joliette. Après des diplômes aux universités de Montréal (latin-grec) et Laval (économie), il prend en 1948 le chemin de Grenoble, où il étudie sous la tutelle du géographe Raoul Blanchard. En plus de s’y éprendre de la haute montagne — qui, avec l’hiver et l’Arctique, constitue le troisième lieu de la glace — il rencontre sa femme Colette Lafay, également géographe.

Hamelin devient ensuite professeur à l’Université Laval (1951), premier directeur de l’Institut de géographie (1955) et fonde en 1961 le Centre d’études nordiques, qu’il dirige jusqu’à 1972. En 1975, à 52 ans, il obtient un doctorat d’État à la Sorbonne pour une thèse intitulée Perspectives géographiques de la nordicité : Nord canadien et Nouveau Québec. De 1978 à 1983, il est recteur de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Cependant, son véritable bureau, ce sont les zones arctiques et subarctiques, du Nunavik à la Sibérie. Il se fascine pour les peuples qui habitent ces régions où le mercure ne monte jamais bien haut.

 
Un surnom
 

Parmi eux, évidemment, les Inuits et les Premières Nations. Dès 1965, Hamelin souligne l’importance de la consultation des Autochtones dans le développement du nord, alors en pleine effervescence. Peu entendu à l’époque, son appel s’imposera dans les années suivantes.

Puisant son savoir dans les récits les plus anciens de l’exploration du Nord canadien, Hamelin avait l’habitude de pointer aux Innus des vestiges laissés par leur propre peuple des siècles auparavant. Les Innus, croyant que Hamelin devait revenir du passé pour savoir de telles choses, le surnommaient « ka apitshipaitishut » : le ressuscité.

Toujours indépendant, Hamelin côtoie les politiciens (il se rend en 1961 dans le Nord du Québec avec René Lévesque, en voyage de reconnaissance territoriale), mais ne prend jamais position politiquement. Il occupe un poste à l’assemblée législative des Territoires-du-Nord-Ouest (1971-1975) et participe au comité cri de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (1975). En mai 2011, il était aux côtés du premier ministre Jean Charest pour le dévoilement du Plan Nord.

Son regard est global, déborde du Québec, embrasse le Canada d’un océan à l’autre. « Louis-Edmond Hamelin a réussi à définir cette entité abstraite et inconnue qu’était le Nord », témoignait en 1987 le géographe Henri Dorion, quand son collègue recevait le prix du Québec Léon-Gérin.

Auteur de nombreux ouvrages, dont l’oeuvre phare Nordicité canadienne (1975, prix du Gouverneur général), Hamelin est également officier de l’Ordre du Canada et Grand officier de l’Ordre national du Québec.

Linguiste

Au fil des décennies, le géographe explore aussi la langue du Québec, dissèque les mots batture, Côte-Nord, érablière, hiver et Laurentides. Il contribue à faire vivre pergélisol plutôt que permafrost. Il forge des néologismes dont plusieurs se sont frayé une ligne dans les dictionnaires. Parmi eux : glaciel (glaces flottantes), glissité, hivernie, nordologie, autochtonie.

Cependant, son plus grand apport au langage est sans doute l’invention du mot nordicité, à Yellowknife, par un matin glacial de 1965. C’est lors d’une excursion de ski de fond, explique-t-il dans un entretien en 1987, que l’idée se cristallise. Cela faisait des lustres qu’il cherchait à mettre un mot sur « l’être du nord ».

« Je bombardais à tous azimuts, des dizaines de petites poussières d’écriture. Je cherchais mon concept. Il n’existait pas, ni en russe, ni en anglais, ni en français », raconte-t-il.

Dorénavant, grâce à Louis-Edmond Hamelin, c’est « l’ensemble des pays du monde froid » qui auront pris conscience de ce que sont la « nordicité » et l'« hivernité », conclut Daniel Chartier.