L’éducation religieuse ultraorthodoxe en procès

Clara Wasserstein et Yochonon Lowen reprochent au gouvernement du Québec de ne pas les avoir protégés en leur assurant une éducation adéquate.
Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Clara Wasserstein et Yochonon Lowen reprochent au gouvernement du Québec de ne pas les avoir protégés en leur assurant une éducation adéquate.

Yochonon Lowen témoignait depuis une heure environ dans le cadre du procès qu’il intente au ministère de l’Éducation pour ne pas avoir été formé comme l’exige la Loi sur l’instruction publique du Québec. Une de ses procureurs lui a alors demandé quelles étaient ses connaissances en géographie à la sortie de son école religieuse ultraorthodoxe de la communauté Tash de Boisbriand.

« Je ne connaissais même pas le mot géographie », a répondu l’homme maintenant dans la quarantaine. Le mot science non plus d’ailleurs. « Il n’y avait aucune bibliothèque dans l’école de ma communauté, a-t-il dit. Même pas des livres hassidiques. »

Comme sa femme Clara Wasserstein avant lui mercredi, M. Lowen s’exprimait en anglais jeudi en Cour supérieure à Montréal devant le juge Martin Castonguay. Il a expliqué être sorti de son centre de formation religieuse sans maîtriser cette langue qu’il a apprise par lui-même puis en secret dans un centre de formation pour adultes et immigrants. Il n’a reçu aucun enseignement du français à l’école. Il a tenté de pallier cette lacune par des cours.

« Je ne parle pas bien en français », a-t-il dit dans cette langue.

Le couple reproche au gouvernement de ne pas les avoir protégés en leur assurant une éducation adéquate. Le gouvernement et la communauté juive reconnaissent les problèmes passés tout en estimant que les réformes entreprises depuis trois ans environ ont permis de les régler.

Les élèves des communautés religieuses ne fréquentant pas les écoles privées ou publiques reconnues peuvent être éduqués à la maison mais doivent suivre le programme scolaire dans toutes les matières, y compris les examens nationaux.

Graves retards

Marie-Josée Bernier, intervenante de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) a expliqué lundi dans son propre témoignage qu’elle avait constaté en 2014 que la grande majorité des 320 garçons de la communauté ne pouvait pas s’exprimer en français ou en anglais. Environ 280 d’entre eux accusaient aussi des retards graves en mathématiques de base comme en d’autres matières fondamentales.

M. Lowen a décrit la communauté Tash où il a été élevé et éduqué comme la plus fermée du mouvement Satmar, ultraorthodoxe et reclus selon le modèle de Boisbriand depuis le début des années 1950. Lui-même est né à Londres. Il est arrivé à Montréal en 1988, à 10 ans, seul. Sa famille était liée à un petit groupe encore plus strict que le mouvement Satmar. « Je ne parlais pas un mot d’anglais. J’avais peur dans l’avion. »

Il s’est installé avec ses grands-parents, survivants de la Shoah, puis avec un oncle. Le reste de sa famille immédiate a suivi en 2001. Il avait alors 23 ans.

Il a été d’abord éduqué à l’école Beth Yuda de la communauté Tash. Sa formation a duré jusqu’à son mariage à 18 ans.

Une journée typique

Comme sa femme et un autre ancien juif hassidique, il a décrit une de ses journées typiques de formation, dans son cas à l’adolescence.

Le lever se fait à 5 h 30 pour une arrivée à l’école à 6 h 15. Comme il est interdit de manger avant de prier, l’étude suit jusqu’à 7 h 45 puis un déplacement mène à la synagogue pour une cérémonie et des prières, debout, pendant encore 90 minutes. Les élèves déjeunent ensuite à la maison pendant 45 minutes.

Les cours de religion reprennent à l’école, une formation d’études du Talmud et de ses commentaires. Cette éducation strictement religieuse se poursuit jusqu’à 14 h. Après le lunch, les cours reprennent jusqu’à 17 h et après le souper de 19 h à environ 21 h 30.

« Combien de temps consacriez-vous aux études non talmudiques à partir de 13 ans ? » a demandé une avocate à M. Lowen. « Aucune heure, zéro », a répondu le témoin.

Et avant ? « Trente minutes par jour, pendant la moitié de l’année et ces études séculières ne sont pas obligatoires. Je n’y suis pas allé après un an. Mes parents m’ont expliqué que notre âme est plus pure si on ne l’encombre pas de ces choses. »

M. Lowen, sa femme et trois de leurs quatre enfants vivent au sein d’une communauté loubavitch de Montréal, orthodoxe mais moins stricte, a précisé le témoin. Il consacre ses journées aux études. Il n’a pas de travail.

En terminant à la barre, il a expliqué qu’il intentait cette poursuite pour que son cas serve de leçon. « Un adage dit que si tu as des citrons tu dois en faire de la limonade. Je veux faire quelque chose de bien de mes souffrances et de mes peines. Je ne veux pas que ce soit en vain. Je veux que ma situation serve à quelque chose. »

Le procès entre dans sa dernière ligne droite. Les derniers témoins, appelés par la défense, comparaîtront lundi. Les plaideurs présenteront leurs arguments de synthèse mercredi.