Une voix forte pour les jeunes Autochtones

Cindy Blackstock, directrice de la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Cindy Blackstock, directrice de la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada

« Il n’y a pas au Québec de vraie conversation honnête sur l’histoire coloniale, contrairement au reste du Canada », a affirmé Cindy Blackstock mercredi devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (Commission Laurent).

Directrice de la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada, Mme Blackstock est une des principales voix qui se portent à la défense du bien-être des enfants des Premières Nations.

En entrevue au Devoir, elle dit avoir été naïve en engageant une bataille juridique contre le fédéral en 2007 afin que celui-ci reconnaisse que les enfants autochtones souffrent d’une discrimination systémique depuis des décennies. Autrement dit, que ces enfants bénéficient de moins de services et de soins que les autres enfants canadiens.

« Je pensais que si je montrais aux pouvoirs publics ce qui n’allait pas, ils seraient disposés à vite corriger la situation, puisqu’il s’agit d’enfants ! »

Cindy Blackstock est venue devant la Commission Laurent pour appuyer les revendications en faveur des enfants faites par les chefs autochtones du Québec, dit-elle en entrevue.

Ceux-ci demandent, dans l’intérêt des petits, le plein exercice d’un droit à l’autodétermination pour les services liés aux soins de ceux-ci, de même que la création d’un poste de Commissaire à l’enfance et à la jeunesse spécifique aux Premières Nations.

Celui-ci pourrait veiller, croient-ils, à la mise en oeuvre des changements proposés.

Contradictoire

Ce n’est pas d’hier qu’on constate les maigres services consentis aux enfants autochtones, explique Mme Blackstock. « Il y a 113 ans, on avait un premier rapport qui affirmait que ça n’allait pas du tout pour la santé des Autochtones puisqu’il n’y avait pas assez d’argent qui leur était consacré. »

Puis en 1948, un nouveau rapport observe des iniquités semblables. Un autre encore, en 1977, fait de même.

« Et je lis presque encore la même chose, mot pour mot, dans le rapport de la Commission Viens [Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec]. Bref, ce n’est pas parce qu’on ne sait pas ! C’est parce qu’on ne fait pas ce qu’on sait pourtant devoir faire. »

Que recommande Mme Blackstock en priorité ? Que le Québec accepte de mettre en pratique le bien-fondé du principe de Jordan. Ce principe affirme le droit des enfants autochtones à recevoir eux aussi les services et les soutiens nécessaires dont ils ont besoin.

Elle encourage, deuxièmement, le Québec à renoncer à contester la loi fédérale C-92. Bien qu’elle juge insuffisante cette loi en faveur de la santé des enfants, des jeunes et des familles, Mme Blackstock considère qu’elle « vaut tout de même mieux que rien » pour les enfants.

« L’Assemblée nationale s’est excusée auprès des Autochtones, à la suite de la Commission Viens », rappelle la directrice de la Société de soutien à l’enfance et à la famille.

Le premier ministre a dit que « l’État québécois a manqué à son devoir ». Mais ce même gouvernement, quelques mois plus tard, refuse d’aller de l’avant avec C-92, lui reproche Mme Blackstock. « C’est contradictoire : il est difficile de savoir quelle est en fait sa vraie position. […] J’aimerais bien, en tout cas, que le Québec considère la situation des enfants séparément de la question constitutionnelle », dit-elle, en ajoutant « que le gouvernement fédéral a si mal préparé le terrain, encore une fois, que je ne suis pas très confiante ».

Blocage

Mercredi, toujours devant la commission Laurent, les représentants autochtones ne s’expliquaient pas ce blocage de Québec. Même si on connaissait la teneur de la loi C-92 dès le printemps 2019, explique le chef Ghislain Picard, il a fallu attendre le mois de décembre « pour que le gouvernement québécois annonce… qu’il en conteste la constitutionnalité ».

C’est conjointement que l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador et la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations estiment que le gouvernement du Québec doit renoncer à cette démarche, dans l’intérêt supérieur des enfants.

En entrevue au Devoir, le chef de l’Assemblée des Premières Nations, Ghislain Picard, explique que la loi est malgré tout entrée en vigueur le 1er janvier 2020.

« Il doit d’abord y avoir des négociations afin d’établir un cadre d’application. Alors nous on va tout faire pour qu’il y en ait. On va lancer des invitations à tout le monde. Et si après un an, on ne s’est pas entendus, la loi dit que ce sont les dispositions déterminées par la communauté touchée qui vont s’appliquer. »