Conjuguer entreprise et santé mentale

Obtenir et conserver un emploi de 9 à 5 peut être difficile pour une personne souffrant de troubles mentaux. Pourtant, le travail demeure un des déterminants de la santé globale.
Illustration: Aless MC Obtenir et conserver un emploi de 9 à 5 peut être difficile pour une personne souffrant de troubles mentaux. Pourtant, le travail demeure un des déterminants de la santé globale.

Aller à l’école, décrocher un diplôme, trouver un emploi. Pour certains d’entre nous, cette séquence est tout sauf naturelle. Celui ou celle qui souffre de bipolarité, de troubles anxieux ou de troubles dépressifs, par exemple, peut avoir du mal à conserver un emploi de 9 à 5. Néanmoins, le travail demeure un des déterminants de la santé globale.

« L’estime de soi et l’image que l’on entretient de soi sont tirées en partie de ce que l’on fait pour gagner sa vie », souligne Lori Smith, p.-d.g. de l’OBNL ontarien Rise. Depuis 2009, Rise accorde des prêts, doublés de services d’accompagnement, à des hommes et à des femmes souffrant de maladie mentale. L’argent leur permet de concrétiser leur idée d’entreprise. Il s’agit surtout de « solopreneurs ». Rise fait le pari qu’il est possible de mener une carrière satisfaisante et d’atteindre l’autonomie financière, malgré des problèmes de santé mentale. En 10 ans, l’OBNL a rejoint 1000 personnes à qui elle a prêté 1,5 million de dollars, ce qui a permis de lancer 400 entreprises. Parmi ces 1000 personnes, 67 % ont vu leur revenu augmenter suffisamment pour réduire leur dépendance aux programmes de soutien au revenu.

L’estime de soi et l’image que l’on entretient de soi sont tirées en partie de ce que l’on fait pour gagner sa vie

 

Au secours de la génération X

L’OBNL vise une clientèle qui possède un esprit entrepreneurial. Or, on associe souvent l’entrepreneuriat à un niveau de stress plus élevé que pour le salariat. « C’est un mythe, répond Lori Smith. Ce sont deux types de stress différents. Les gens que nous finançons ont déjà occupé plusieurs emplois. Le statut d’employé ne leur convient pas. »

L’âge moyen de la clientèle de Rise est de 42 ans. Cela ne surprend pas Jean-Rémy Provost, directeur général de l’OBNL québécois Revivre, qui offre un soutien vers une autogestion de la santé mentale. « Les 40 ans, c’est la génération X, celle qui a vécu l’ancien modèle du monde du travail, sans aucune porte de sortie. Leurs parents ont occupé un seul emploi, on s’attendait à ce qu’ils fassent de même. Même ceux qui n’entraient pas dans le moule ont dû s’y conformer. Et les préjugés envers la santé mentale étaient plus forts que pour la génération Y. » Lori Smith ajoute : « Les quarantenaires qui se présentent chez nous ont essayé de gagner leur vie de façon traditionnelle. Ils ont atteint la limite de leur adaptation. »

Un an et demi d’accompagnement

L’OBNL n’est pas un bailleur de fonds supplémentaire. C’est une ressource de dernier recours. Le candidat doit donc démontrer qu’il n’a accès à aucune autre forme de financement. Les trois quarts des clients de Rise vivent de l’assistance sociale lorsqu’ils frappent à la porte de l’organisme. Le prêt moyen est de 4000 $, pour un maximum de 10 000 $. Le taux d’intérêt équivaut au taux préférentiel + 2 % et les prêts sont généralement remboursés en moins de cinq ans. Le taux de remboursement est de 92 %. Comment atteint-on un tel niveau ? Par l’entremise d’un processus de sélection et d’encadrement strict. Le candidat doit être prêt. « S’il dort sur le canapé d’un ami, ce n’est pas le bon moment pour notre intervention, explique la p.-d.g. de Rise. Nous l’invitons à revenir plus tard. Il doit d’abord stabiliser certains aspects de sa vie, pour donner une chance à son projet de réussir. »

Elle poursuit : « Nous nous assurons aussi que le candidat bénéficie d’un réseau de soutien. » Une condition essentielle au succès de ce type de programme, estime Jean-Rémy Provost, de Revivre. Dans la vie, il faut souvent plus d’enthousiasme que de persévérance, souligne-t-il. « Nous avons besoin d’éléments qui nous motivent et nous mettent en action. Un projet d’entrepreneuriat comporte des moments de surplace. Sans compter les rechutes liées à la santé mentale. C’est en partie le regard que les autres portent sur nous qui nous donne la confiance d’avancer. »

Chaque candidat qui se présente chez Rise se voit attribuer un conseiller d’affaires qui l’aide pendant trois à six mois à structurer son idée d’affaires. C’est cet employé qui présente le dossier au comité de financement. Si le prêt est accordé, le candidat sera jumelé à un mentor qui l’accompagnera pendant la première année de l’entreprise. Rise peut compter sur 200 mentors bénévoles. En plus du financement et de l’accompagnement, Rise offre des programmes d’initiation à l’entrepreneuriat pour les moins de 30 ans. On y aborde les diverses compétences nécessaires à l’entrepreneur et au solopreneur.

Rise n’est pas une ressource de soutien à la santé mentale. Mais l’OBNL ressent le besoin de faire évoluer son modèle, pour que ses services soient plus robustes. « Nous comptons intégrer à nos programmes des notions liées à la santé mentale de l’entrepreneur, confie Lori Smith. Il n’est pas question de nous substituer aux professionnels de ces questions, mais plutôt de sensibiliser nos candidats à la nécessité de prendre soin de leur santé mentale, à travers leur projet entrepreneurial. » Elle ajoute que, « de toute façon, la santé mentale des entrepreneurs constitue un angle mort. Tout est centré sur celle des employés ». Rise compte aussi former ses conseillers d’affaires à la santé mentale, pour qu’ils puissent mieux adapter leur accompagnement à la situation particulière de chaque candidat.

Bientôt à Montréal…

Pour l’instant, Rise est présent à Toronto, à Halifax, à Edmonton et en Colombie-Britannique. En 2020, elle offrira ses services à Winnipeg. Et, en 2021 ou 2022, à Montréal.

À l’extérieur de Toronto, l’OBNL mise sur des partenariats. Elle s’associe à un organisme local qui oeuvre dans le secteur de l’emploi. À Halifax, par exemple, un de ses employés travaille dans les bureaux du service d’aide à l’emploi Team Work Cooperative. À Montréal aussi, Rise cherchera un organisme complémentaire pour héberger ses services. « Ainsi, on contrôle nos coûts et on rejoint plus facilement les clients qui ont besoin de nos services », explique Lori Smith.

Enfin, Rise souhaite développer des partenariats avec des espaces de travail partagés pour que ses clients aient accès à des locaux où ils pourront organiser des réunions professionnelles et à des services de photocopie et d’impression, mais aussi afin de briser leur isolement. « Nous n’avons pas terminé de raffiner notre formule, parce que le succès de ces projets entrepreneuriaux tient à une foule de facteurs combinés », conclut la p.-d.g. de Rise.