Petite histoire de la quarantaine pour contrer les grandes épidémies

À partir des années 1860, alors que le gouvernement prend le relais de l’armée, jusqu’après la Première Guerre mondiale, Grosse-Île a été la principale zone de quarantaine pour l’immigration au Canada.
Photo: Fonds J.E. Livernois Ltée / Bibliothèque et Archives nationales du Québec À partir des années 1860, alors que le gouvernement prend le relais de l’armée, jusqu’après la Première Guerre mondiale, Grosse-Île a été la principale zone de quarantaine pour l’immigration au Canada.

L’épidémie de coronavirus oblige la Chine comme le Canada et d’autres pays du monde à avoir recours à la quarantaine, méthode draconienne venue du fond des âges pour prévenir la propagation d’une maladie. Éclairage historique.

Aux nouveaux grands maux les anciens grands remèdes. La quarantaine, remise aux nouveaux désordres du jour, est vieille comme le monde.

On en trouve des traces dans l’Ancien Testament. Pour faire face à la terrible peste moyenâgeuse, la république maritime de Raguse (l’actuelle Dubrovnik) impose en 1377 un retrait préventif des navires vers une île pour une durée de 30 puis de 40 jours. L’intervalle va donner son nom à la quarantaine (une isolation légale) et essaimer dans toute l’Europe.

La pratique y est encore en vigueur pour faire face au choléra apparu dans les Indes orientales vers 1827. L’épidémie galopante tue malgré tout environ 7000 personnes à Londres en 1832 et 18 000 à Paris.

« Choléra » a donné « cholérique » et « colère » en français. Le mot seul jette l’effroi. La contamination se fait par voie orale, souvent par des eaux souillées. La forme majeure de la maladie peut causer la mort en quelques jours.

« La mondialisation accélère maintenant les échanges et la vitesse de propagation des épidémies, explique la professeure d’histoire Johanne Daigle de l’Université Laval. Mais au XIXe siècle aussi, c’était une question de mondialisation. Le choléra asiatique est parti d’Asie, est passé en Europe, a rejoint l’Amérique avec une population immigrante pauvre. »

Grosse-Île

Le Nouveau Monde du XIXe siècle réagit en mettant en place son propre système défensif pour contrer l’arrivée du choléra, mais aussi du typhus, au moment où s’amplifie l’immigration massive surtout en provenance des îles britanniques. Le coeur du dispositif des colonies du Haut et du Bas-Canada se situe à Grosse-Île, à deux douzaines de milles nautiques en aval de Québec.

« Pendant longtemps, on ne savait pas quoi faire face à une épidémie dont on ne comprenait pas les causes, dit la professeure Daigle. On faisait brûler du charbon pendant la quarantaine. On tirait du canon en pensant assainir l’air. »

Quand ce lieu isolé est choisi comme poste de quarantaine, il est occupé par un certain Pierre Duplain qui le loue au propriétaire Louis Bernier, notaire de Château-Richer. Le locataire y vit en compagnie de 16 bêtes à cornes, 3 chevaux, 5 moutons et 13 cochons, selon le recensement de 1831.

Le site est réquisitionné manu militari le 1er mai 1832. « L’urgence de la situation avait incité les autorités à agir promptement, raconte la thèse de doctorat de 2006 Peu nombreuses mais essentielles de l’historienne Marie-Hélène Vallée, rare et passionnante étude sur les travailleuses salariées de Grosse-Île. Ce poste insulaire va dorénavant servir de lieu de mouillage pour tous les navires devant être inspectés et désinfectés. »

La terre s’étend sur 3 km au plus long. Elle est divisée en différentes zones pour isoler les migrants, malades ou sains, du personnel chargé de les ausculter et de les surveiller. La plus fameuse Ellis Island de New York, chargée du même tri des migrants, a été inaugurée en 1892, en suivant l’exemple de Grosse-Île.

« Québec était une des principales portes d’entrée en Amérique du Nord, dit encore Mme Daigle. Le voyage vers cette destination coûtait moins cher que vers New York. Les immigrants sans le sou passaient par le Nord. »

Échec et trauma

Il a fallu du temps pour raffiner le modèle. L’historien André Sévigny a décrit les premières années du poste de surveillance comme celles « de la précipitation, de l’ignorance et conséquemment, de l’improvisation et des tâtonnements ».

En tout cas, l’île de quarantaine ne bloque pas le choléra de 1832. Un premier cas apparaît en juin à Québec. L’infection se répand en quelques jours. Elle fauche 4000 vies avant l’automne, court jusqu’au Haut-Canada. Les morts montréalais relevés le matin sont enterrés vite fait au cimetière de l’Ouest, là où se trouve maintenant le square Dominion. Des croix au sol sur les sentiers rappellent encore les anciennes fosses communes.

Les installations insulaires ne suffisent pas non plus à stopper l’épidémie de typhus qui va ravager les malheureux Irlandais fuyant la Grande Famine de 1845-1849. L’île d’entrée doit accueillir plus de 100 000 personnes en une saison (les ports sont fermés l’hiver), trois à quatre fois plus qu’à l’habitude. En 1847, « année tragique », précisent les descriptions du lieu historique national, 398 navires sont inspectés à Grosse-Île où 5424 malheureux sont enterrés. Le typhus fauche aussi le personnel soignant.

Les essais et les erreurs ont toutefois permis de raffiner le filtre. À partir des années 1860, alors que le gouvernement canadien prend le relais de l’armée, jusqu’après la Première Guerre mondiale, Grosse-Île a été la principale zone de quarantaine pour l’immigration au Canada.

Son hôpital construit en 1881 a traité 41 cas contagieux en 1900, 167 en 1901 et 1700 en 1913. Beaucoup sont morts et ont été enterrés sur place dans des cimetières confessionnels. Un des secteurs de Grosse-Île s’appelle la Baie du choléra.

Les progrès en transport (les bateaux à vapeur puis l’avion) comme en médecine ont rendu caduc le recours à cette mécanique insulaire. « Les maladies pouvaient encore arriver par les immigrants, mais les populations migrantes ont aussi changé, dit la professeure Daigle. Les conditions des voyages se sont améliorées. Les mesures sanitaires aussi. »

La Loi sur la mise en quarantaine du Canada (2005) précise qu’un agent des douanes peut maintenant ordonner l’isolement d’un voyageur, mais aussi sa désinfection et un traitement médical à la suite d’un examen. Plus de 21 millions de visiteurs entrent dans le pays chaque année en provenance de 3500 villes du monde.

Un monde sous influenza

La quarantaine devient une quinzaine. Est-ce un bon choix ?

« Cette décision vient du fait que les personnes ne montrant aucun symptôme pourraient transmettre le virus pendant cette période de quinze jours, répond Benoît Barbeau, professeur des sciences biologiques de l’UQAM. C’est contesté en ce moment, mais quand même raisonnable. L’idée est de mettre toutes les chances de notre côté. Deux semaines me semblent donc une bonne mesure. »

Un avion nolisé par Ottawa doit quérir ce jeudi quelques centaines de ressortissants canadiens souhaitant revenir au pays. Ils seront ensuite isolés sur une base militaire ontarienne. Le repos stressant durera deux fois sept jours.

La France et les États-Unis ont déjà isolé des citoyens rapatriés. Il s’agit du premier isolement important de citoyens américains sur le territoire de la république depuis le début des années 1960.

« On fait des parallèles avec le SRAS [syndrome respiratoire aigu sévère] par exemple, mais le nouveau virus se propage très vite, dit le professeur Barbeau. Il est énormément transmissible. Il semble moins dangereux pour la santé humaine que ses prédécesseurs coronavirus. Les mesures radicales ont un certain fondement. L’avenir nous dira si c’était exagéré ou pas. En ce moment, les gouvernements jouent de façon sécuritaire. »