Les souris des Cris

Au pays des Cris, Maïtée Saganash et Paul Dixon ne sont pas les seuls à s’inquiéter du sort fait à la forêt et aux animaux, à commencer par le caribou forestier.
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Au pays des Cris, Maïtée Saganash et Paul Dixon ne sont pas les seuls à s’inquiéter du sort fait à la forêt et aux animaux, à commencer par le caribou forestier.

« La terre, répète Paul Dixon, vous ne l’héritez pas de vos ancêtres ; vous l’empruntez à vos enfants. » À Waswanipi, à près de 300 km au nord de Val-d’Or, M. Dixon est le directeur de la Cree Trappers Association, installée dans un bel édifice de bois au centre du village, non loin de la rivière. Dans sa communauté, il fait figure de référence en matière de vie animale et de culture autochtone. À son sens, les changements climatiques devraient nous préoccuper bien autrement que dans une volonté, tout en surface, de créer des plans de sauvetage à la pièce pour des espèces menacées, par exemple pour le caribou forestier.

« Regardez, on veut sauver les caribous, mais il faut penser à sauver aussi les souris ! Se préoccuper des caribous, selon des plans de conservation étroits, conduit à se faire croire qu’on peut oublier tous les malheurs de notre conception productiviste de la terre. On continue de massacrer la nature, tout en parlant de sauver une espèce en particulier. C’est ridicule. »

Les Cris de Waswanipi ne chassent plus les caribous forestiers, comme ils l’ont fait pour vivre durant des millénaires. « On n’a pas besoin de nous dire qu’il est menacé ! On l’a vu avant tout le monde ! » dit Paul Dixon sous le regard approbateur de Maïtée Saganash. Après des décennies de changements profonds de son habitat naturel, l’immense population de caribous dont a vécu son peuple n’existe plus.

Seule une génération d’une certaine race et d’un certain milieu a vu cette richesse qu’on arrachait au sol afin de la lui donner! Nos territoires ont été dévorés. Et nous finissons tous plus pauvres.

Les orignaux sont remontés jusqu’au territoire des Cris. Là où on ne les voyait jamais. « Nous ne sommes pas un peuple qui chasse l’orignal. C’est nouveau », explique Maïtée Saganash, en rappelant la tradition des habits de chasse colorés en peau de caribou. « Si l’orignal est arrivé jusqu’au nord, il faut se poser des questions », dit-elle.

Au village, on a vu des ours en décembre. Une moufette aussi. « Elle était tellement gelée qu’elle ne sentait même plus », commente en riant Paul Dixon. Ces animaux, d’ordinaire, hibernent par temps froid. « Cela n’arrivait pas avant, nous disent les anciens. »

Avec son oncle, avec qui elle partage son territoire de chasse, Maïtée Saganash s’apprête à remonter vers le nord pour rejoindre le troupeau de caribous de la Baie-James. « On ne va en prendre qu’un seul cette année probablement. » Du caribou, les Cris conservent tout. Jusqu’aux intestins qui sont apprêtés comme des sushis cris, dit la fille de Roméo Saganash, tout en en avouant sans gêne que pour sa part, elle déteste ça.

Comment vivre ?

Les Cris considèrent que toute la zone de la forêt Mishigamish, de part et d’autre de la rivière Broadback, devrait être protégée. « Nous avons envoyé des lettres partout pour protéger l’habitat, la faune. Ça n’a servi à rien, dit Paul Dixon d’un ton dépité. Le caribou forestier continue de disparaître et les autres animaux avec lui. Leur milieu est dévasté. Vous n’avez pas idée ! Comment voulez-vous que les animaux parviennent à vivre ? »

Il pointe d’un doigt accusateur les coupes forestières intensives et l’exploitation minière. Des milliers d’hectares ravagés à jamais, dit-il, au nom d’un pseudo-développement qui confond volontiers l’avenir et l’intérêt immédiat.

En 2018, Paul Dixon était de ceux qui ont organisé une manifestation pour bloquer la longue route qui conduit à la Baie-James. De part et d’autre de cette route qui conduit à la rivière Rupert dont se nourrissent les barrages hydroélectriques, la coupe d’épinettes noires a laissé des trous immenses, même si la croissance de ces arbres fragiles est très lente dans la toundra. « Ça ne peut pas continuer ainsi. Ça doit s’arrêter. »

Il entend mettre de la pression sur la compagnie Canadian Malartic, qu’il tient en partie responsable de la dégradation très rapide des caribous en particulier, et de l’environnement en général de la région. « Je pense à plusieurs actions, mais je dois cesser d’y penser et les faire… »

Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir De son père, Paul Dixon parle volontiers comme s’il était toujours présent, bien vivant.

Les Cris reviennent de loin, dit-il. « Depuis les accords de la Baie-James, en 1975, on essaye de retrouver notre société. On n’a pas pris en compte l’impact social et économique sur la nation crie. Des générations de trappeurs n’ont jamais consenti, de leur plein gré, à cette boucherie qu’on a faite d’eux. Aucun Cri n’avait prévu d’arrêter sa chasse ou de voir ses lignes de trappe brisées. La plupart des familles et des membres de la communauté ne sont pas d’accord avec l’exploration ou l’exploitation minières. »

Paul Dixon évoque volontiers son père. Un grand portrait de lui, alors âgé d’une trentaine d’années, orne son bureau. « Demandez à mon père s’il fallait signer un accord qui conduit à céder nos droits de vivre de notre territoire ? On a été mis devant un fait accompli. On s’en relève doucement. » De son père, Paul Dixon parle volontiers comme s’il était toujours présent, bien vivant. « C’est mon mentor, mon héros, dit-il en montrant sa photo. Il m’a tout appris. » Ce père ne parlait ni anglais ni français. « Il avait échappé aux pensionnats. Pas moi. »

Les Cris ont une notion de la ligne du temps différente, m’explique-t-il sous le regard approbateur de Maïtée Saganash. « Pour nous, le temps est fractionné. Ce n’est pas une ligne droite. Le passé peut se trouver dans notre présent ; l’avenir, dans notre passé. Et notre conscience du temps doit nous aider à repenser notre vie. »

Un crime

Paul Dixon rappelle que la forêt des Cris, des milliers de kilomètres carrés, demeure partout marquée par l’empreinte des noms dont les lieux ont été baptisés au fil des siècles. Cette forêt, explique Dixon, abritait un monde complexe qui s’est trouvé déstructuré et divisé. « Une rupture importante est survenue à cause de l’usage de machineries lourdes au cours des cinquante dernières années. Les minières et l’industrie forestière ont érigé en principe l’idée qu’il fallait profiter de tout, au plus vite, sans penser à demain, en laissant derrière des ruines, mais en disant que c’était de la richesse ! Vous le voyez bien : seule une génération d’une certaine race et d’un certain milieu a vu cette richesse qu’on arrachait au sol afin de la lui donner ! Nos territoires ont été dévorés. Et nous finissons tous plus pauvres. Les politiciens se foutent de ça complètement. »

Des générations de trappeurs n’ont jamais consenti, de leur plein gré, à cette boucherie qu’on a faite d’eux. Aucun Cri n’avait prévu d’arrêter sa chasse ou de voir ses lignes de trappe brisées.

Et Paul Dixon d’en revenir, à mon insistance, à la situation du caribou forestier. « Vous avez eu un premier ministre qui disait qu’on ne perdrait pas une seule job à cause d’un caribou, dit-il en regardant le ciel. Ils ont peur que le caribou détruise le gouvernement ! » En somme, c’est le monde à l’envers, plaide-t-il. « On parle de conservation dans les airs, sans considérer le rôle des compagnies minières et forestières. Elles ont rongé l’habitat. » Il n’en démord pas : il n’y a plus d’habitat pour le caribou forestier, en m’invitant à considérer les milliers d’hectares qui leur ont été soustraits. « De mon point de vue, ce qui est en train de se passer est un crime. »

« Les gens sont détachés de la planète. Ils pensent pouvoir la regarder de loin, pour ne s’en soucier qu’au besoin, dans des cas précis. Le caribou par exemple. Or la souris, oui, est aussi importante que le caribou. C’est le petit et le grand qui fait tenir la vie ensemble. N’est-ce pas Albert Einstein qui a dit que la valeur d’une nation se mesure à la façon dont elle traite ses animaux ? » Il commence à être à peu près temps que nous comprenions que « la planète ne nous appartient pas, mais que nous appartenons à la planète ».