Frères et soeurs de la rue

Le 30 décembre dernier, Noah Shecapio, un jeune Cri de 34 ans originaire de Mistissini, est décédé subitement dans l’appartement d’une amie.
Photo: Courtoisie de la famille Le 30 décembre dernier, Noah Shecapio, un jeune Cri de 34 ans originaire de Mistissini, est décédé subitement dans l’appartement d’une amie.

Il n’y a pas qu’au square Cabot — lieu de rassemblement des Inuits à Montréal sur lequel Le Devoir a braqué ses projecteurs ces derniers jours — que les itinérants autochtones meurent prématurément. Le 30 décembre dernier, Noah Shecapio, un jeune Cri de 34 ans originaire de Mistissini, est décédé subitement dans l’appartement d’une amie, au centre-ville de Montréal, sans que sa famille sache précisément pourquoi ni comment.

Selon les informations préliminaires obtenues par sa mère, Maryjane Shecapio, le jeune homme se serait rendu à l’hôpital le matin même pour une douleur à l’abdomen et aurait obtenu son congé. Il serait décédé quelques heures plus tard, possiblement d’une cirrhose du foie causé par un abus d’alcool. Mme Shecapio attend avec impatience le rapport du coroner qui, l’espère-t-elle, pourra répondre à ses nombreuses questions.

« Je ne le croyais pas quand le policier est venu cogner chez moi pour m’annoncer cette terrible nouvelle », raconte d’une toute petite voix Maryjane Shecapio, qui a été dans le déni pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’elle identifie elle-même le corps de son fils.

Je lui ai dit qu’il devrait arrêter de boire. Je regrette de ne pas l’avoir davantage encouragé à arrêter de boire et à revenir immédiatement à la maison.

 

La tante de Noah, Émily Loon, affirme avoir épluché les journaux montréalais pendant toute une nuit à la recherche de la moindre bribe d’information entourant la mort subite de son neveu. « J’étais bouleversée, j’ai vu plusieurs articles sur des gens qui étaient morts pendant le temps des fêtes, mais rien sur Noah… »

Dans un restaurant à déjeuner du centre-ville, où elle partage un repas en famille avant de reprendre la route pour Mistissini, Maryjane Shecapio sort son cellulaire et montre ses derniers échanges par textos avec son fils. C’était environ une semaine avant son décès. Noah lui avait envoyé un égoportrait de lui déguisé en père Noël avec des émoticônes de cœurs. « Es-tu en train de dégriser ? », lui demandait alors sa mère. « Oui, je n’ai pas bu depuis 4 jours. Je cherche un lift pour rentrer à la maison. »

Quelques jours plus tôt, elle lui avait parlé de vive voix. Il était en état d’ébriété. « Je lui ai dit qu’il devrait arrêter de boire. Je regrette de ne pas l’avoir davantage encouragé à arrêter de boire et à revenir immédiatement à la maison. Je me sens terriblement mal… »

Une personne formidable

Depuis trois ou quatre ans, Noah faisait plusieurs allers-retours entre Mistissini et Montréal « sur le pouce », raconte Mme Shecapio. Il aimait Montréal, mais avait souvent le mal du pays. Lorsqu’il était dans les rues de Montréal, il s’ennuyait beaucoup de sa fille, âgée de 3 ans, dont il avait perdu la garde.

Lors de son dernier séjour à Mistissini, en septembre dernier, sa mère lui avait conseillé de se trouver un emploi. Elle était inquiète de le savoir seul, à Montréal, sans logement. « Il me disait toujours : « ne t’inquiète pas pour moi, maman, je vais bien, je n’ai jamais faim ». »

Sa cousine, Tasha, qui l’aimait comme un frère, renchérit : « Il connaissait super bien les rues de Montréal. Il répétait toujours de ne pas s’inquiéter pour lui. »

Noah fréquentait le secteur du Quartier chinois et était un client régulier de la maison d’hébergement Projet autochtone Québec (PAQ), rue De La Gauchetière. À la mi-janvier, sa mère, son jeune frère, sa tante, son oncle et sa cousine sont revenus à Montréal pour une soirée commémorative à la mémoire de Noah, organisée par sa « famille de la rue » au PAQ.

Maranda allume des lampions et fait le tour de la salle communautaire avec de l’encens. « C’était une personne formidable, raconte-t-il devant quelques dizaines de personnes. L’hiver dernier, il m’avait donné des bottes et un chandail chaud. Puis, il m’avait pris ma blonde ! » lance-t-il en riant de bon cœur.

« Dans la rue, c’est difficile. Encore plus pour nous, autochtones. Mais lui, il faisait toujours passer les autres avant, raconte une amie. Il sacrifiait tout ce qu’il avait pour ses frères et sœurs de la rue. Parfois, il arrivait avec de la nourriture et nous disait de nous servir. Il faisait semblant de ne pas avoir faim pour s’assurer que tout le monde mange à sa faim. C’était ce genre de gars. Il doit être un ange aujourd’hui ; ça, c’est sûr. »

Au fond de la salle, la famille de Noah cache difficilement son émotion. « C’est difficile à croire qu’il est vraiment parti, soupire sa tante Émily. Je suis contente de voir qu’il avait autant d’amis. Merci d’avoir été sa famille ici. »