L'âge de la décroissance

Scène tirée du documentaire «Prêts pour la décroissance?»
Photo: Télé-Québec Scène tirée du documentaire «Prêts pour la décroissance?»

Pour certains c’est une utopie, pour d’autres, une nécessité. Et si la décroissance était quelque part entre les deux ? Quelque chose comme une proposition pour mieux vivre sans devoir convaincre huit milliards de Terriens de vivre comme à l’âge de pierre et de cesser de faire des enfants ? C’est cet espace, qui s’étend sur un large spectre d’initiatives, qu’a décidé d’investir la journaliste Catherine Dubé dans son documentaire Prêts pour la décroissance ?, qui sera diffusé à Télé-Québec le 12 février, mais présenté en primeur au cégep de Sherbrooke lundi.

« La simplicité volontaire, les mouvements sociaux et les luttes environnementales, les groupes anticapitalistes, ce sont des idées qui m’intéressent depuis longtemps », dit la journaliste de Châtelaine, qui a coscénarisé son film alors qu’elle travaillait pour le magazine L’Actualité. « Mais l’urgence climatique a remis ça à l’avant-plan. »

Mère de deux jeunes d’aujourd’hui 15 et 17 ans, qui ont pris part aux grandes manifestations pour l’environnement l’an dernier, elle a bien vu que la jeunesse d’aujourd’hui se posait de sérieuses questions. « On a beau faire des efforts à la maison, comme prendre le transport en commun et composter, ça ne suffit pas comme réponse aux ados qui se demandent où s’en va la planète. Alors, je me suis dit que peut-être que ce qu’il faut changer est plus gros. C’est peut-être bien tout le système économique. »

Devant l’urgence climatique

Le film s’ouvre d’ailleurs sur les préoccupations de jeunes d’une école secondaire, qui semblent démunis — et en crise existentielle — devant l’ampleur du défi que posent les changements climatiques. « Moi, j’ai peur que ce soit tellement grave dans quelques années qu’il va falloir trouver des solutions radicales comme dans certains films catastrophiques, genre tuer la moitié de la population pour sauver l’autre moitié », lance une élève, visiblement inquiète.

On part du fait qu’il y a un problème, qu’il y a une urgence climatique, et le documentaire essaie de proposer des solutions

Se tenant pourtant loin des discours alarmistes et culpabilisants, le documentaire, produit par La Plénière (Productions Bazzo Bazzo), tâte le pouls de toute une société : des décroissants purs et durs, surtout, mais aussi des moins convaincus, des jeunes et des vieux, des professeurs et des étudiants, des entrepreneurs soucieux de leur empreinte écologique et des économistes de tout acabit.

Non, la démarche n’est pas militante au sens connoté du terme. Mais le documentaire défend certes un point de vue, et Catherine Dubé ne s’en cache pas. « On part du fait qu’il y a un problème, qu’il y a une urgence climatique, et le documentaire essaie de proposer des solutions. » Ou comme le résume parfaitement François Delorme, économiste de l’Université de Sherbrooke et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat : « Je ne suis pas un anticroissance, mais la situation dans laquelle on est est un cul-de-sac environnemental. Si on est d’accord avec ça, à ce moment-là, il faut trouver autre chose. »

Une quête personnelle

Trouver autre chose, c’est précisément la quête de Catherine Dubé, qui, pendant l’année et des poussières qu’a duré le tournage, a même été rattrapée par sa propre histoire. Une séparation l’obligeant à déménager d’une maison à un 4 et demi l’a plongée dans une réflexion sur la surconsommation. « Je la vivais pour vrai, la décroissance, raconte-t-elle. Je devais me départir de la moitié de mes meubles. C’est à la fois des émotions négatives, parce que la notion de perte est difficile à vivre pour un être humain, mais en même temps, j’ai vécu du positif. Le fait d’avoir moins de choses à gérer fait en sorte qu’on sent qu’on a une moins grosse empreinte. »

Cette quête amène la journaliste à rencontrer des gens qui ont voulu faire les choses autrement, comme le p.-d.g. d’Impak, une application récompensant la consommation responsable, et des fondatrices de LOCO, les épiceries biologiques zéro déchet. L’idée n’est pas de dresser un portrait jovialiste de ces entreprises qui ont un autre dessein que la croissance à tout crin, pas plus que de tenter de gommer la réalité et les efforts qu’il nous faut faire pour arriver à changer notre mode de vie trop producteur « d’externalités négatives ». « Ne nous racontons pas d’histoire, le citoyen moyen n’a pas envie d’adopter un mode de vie décroissant et radical. Nous, ce qu’on voulait faire, c’était parler à nos concitoyens, donc aller chercher des idées intéressantes qui sont mises en avant dans ce mouvement et voir comment ça peut s’incarner dans notre vie », souligne Catherine Dubé.

Déconstruire certaines idées

Car le documentaire repose sur un constat d’échec : le Québec devait diminuer ses gaz à effet de serre de 20 % entre 1990 et 2020, mais les a à peine diminués de 9 %. Dans le secteur du transport, les émissions de CO2 ont même bondi de 23 %. « L’empreinte écologique [par habitant] des Canadiens est l’une des pires au monde ! », rappelle Catherine Dubé, qui publiera également un reportage sur le sujet dans le magazine L’Actualité.

D’où l’idée de s’intéresser à ceux qui proposent une autre vision des choses et qui remettent en question le concept du PIB. Inventé dans les années 1930, cet indice est peut-être bien rendu désuet, puisqu’il ne tient pas compte, tout comme le prix de certains biens, de l’impact environnemental de la production. Ce sont ces idées et d’autres, qui seront d’ailleurs débattues après la présentation du film lundi soir dans un échange animé par Marie-France Bazzo, qui ont mis la journaliste sur la piste de la « croissance limitée ». « Le rejet du système capitaliste, ça ne sera pas demain matin et peut-être même jamais. Mais la croissance limitée, qui est quand même un virage assez radical, est possible. »

C’est à cette petite révolution individuelle, qui nous amènerait à améliorer notre sort collectivement, que nous convie Catherine Dubé. « On a vraiment une remise en question à faire et chacun devrait se sentir concerné. C’est ça qu’on devrait retenir du film. »

10 commentaires
  • Patrice Soucy - Abonné 3 février 2020 08 h 36

    Les yeux ouverts

    La décroissance est nécessaire mais elle a des conséquences. Il faut s’y engager les yeux grands ouverts et ne pas se conter d’histoire. La beauté du grille-pain « cheap », aussitôt brisé, aussitôt jeté aux ordure, c’est qu’il donne à répétition de l’emploi à toute les étapes de la production industrielle. Le robuste grille-pain susceptible d’être réparé coûtera forcément plus cher (allez faire un tour dans l’équipement commercial et voyez les prix…), soigneusement retapé, disons, à l’aide de pièce métallique imprimées et recyclées, il donnera de quoi vivre à son réparateur mais guère plus. Deux jobs par ménage, n’y pensez plus. Cuisine, raccomodage, couture, artisanat, bricolage, par choix ou nécessité les travaux domestiques gagnerons en importance et l’un ou l’autre des conjoints y perdra une partie de son indépendance. Décroitre, dans une large mesure, signifie revenir en arrière, passer de l’ordi au marteau, du bureau climatisé au tablier taché, d’un monde où tout est neuf, rapide et excitant à un autre moins beau, plus lent, plutôt broche à foin, à une culture hybride, improvisée, savant et piteux mélange de low-tech et de high-tech. Alors oui, il le faut, avec de lourds sacrifices mais en conservant les acquis, l’égalité, la connaissance, les arts et l’ouverture d’esprit. Il le faut et c’est possible.

    • Geneviève Dubreuil - Abonné 3 février 2020 14 h 40

      L'indépendance financière de chacun-chacune est primordiale dans un monde idéal (a noter qu'elle n'est même pas encore existante dans notre société actuelle...). Si la décroissance économique diminue le nombre d'emploi et risque de diminuer l'indépendance financière de certaines personnes, peut-être que le revenu minimal garanti serait une solution a envisager? Nous pourrions aussi partager davantage les emplois existants. Bien sûr, cela prendrait des incitatifs gouvernementaux et encore plus important: la reconnaissance sociale de tels gestes. De nos jours, les gens qui travaillent moins que les autres ne sont pas très bien perçus.

      Sincèrement, je crois que la décroissance économique n'est pas voulue par la majorité des humains qui se récompensent beaucoup avec de l'Avoir, et que malheureusement, la solution pour ré-équilibrer notre écosystème Terrien devra passer par des moyens plus drastiques et douloureux que le partage... Même les plus pauvres veulent pouvoir rêver d'être millionnaires!

      Mais bon, moi aussi je continue de rêver a un monde meilleur, tout en tendant vers la simplicité. Mais que faire avec toutes ces économies?!? Prendre ma retraite plus tôt par exemple?? ;-)

  • Maurice Amiel - Abonné 3 février 2020 08 h 40

    réduire la consommation par le développement personnel

    Je constate personnellement que le sentiment de perte lié à une réduction de la consommation et de son mode de vie ne peut être pallier de façon positive que par le développement de ressources personnelles qui viennent combler un sentiment viscéral de vide associé à la décroissance: la sociabilité, la créativité, les habiletés manuelles ... mais aussi la lecture, la conversation en face à face, etc.

    Collectivement cela peut commencer par le réinvestissement de l'espace habité de façon à favoriser le contact et la sociabilité ainsi que toutes les activités qui favoriseraient l'émergence de lieux de rencontres a respecter et a entretenir par l'agence publique.

    Maurice Amiel

    • Jean Thibaudeau - Abonné 3 février 2020 18 h 40

      @Maurice Amiel
      réduire la consommation par le développement... COLLECTIF !

      Il n'y en a déjà que trop de tout ramener à l'individu-roi, comme c'est devenu le cas au cours des dernières décennies. De toute façon, tout ce que les entreprises ont développé pour répondre à ce lucratf marché n'ont rien apporté de plus à ceux qui y investissent des fortunes. Et ce n'est certes pas l'individualisme qui va servir à traverser le bourbier climatique en marche.

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 3 février 2020 09 h 38

    Alerte au smog ou à la réalité?

    Au jour 4 de la présente alerte au smog qui perdure... Du même souffre retenu, deux fois plus de véhicules roulent dans la région de Montréal depuis 10 ans, et tous ces inconscients et irresponsables ont acheté des VUS, bien entendu, tandis que les gens continuent d'opérer leurs foyers de bois malgré l'urgence actuelle alors que les faibles vents du sud nous charrient quand même la pollution du Midwest. N'allons pas croire que la décroissance ne se fera pas sur le dos du niveau de vie des classes moyennes supérieures, les amis. Je ne pense pas que le reste de ma famille élargie très privilégiée, laquelle roule aussi dans des VUS et vit dans des cottages surdimensionnés dans leurs banlieues cossues, à un niveau insoutenable de 5 ou 6 planètes, voudrait adopter la vie quasi monastique de son artiste maudit de frère, moi, à quand même 1,2 planète à vivre dans la simplicité bien sûr involontaire, mais pas du tout envieuse, cependant? N'allons pas nous imaginer non plus que la révolution de l'économie circulaire de bas en haut qui est devenue la seule bouée de sauvetage à notre portée collective, à condition de faire un virage à 180 degrés très autoritaire, changera quoi que ce soit à la bombance hollywoodienne des riches et ultra-riches qui accaparent au-dessus de nos têtes la majorité des ressources planétaires. Non, ce sont leurs mercenaires, ma famille, mon milieu, qui vont écoper. Je crains fort du sentiment de vengeance qui les animeront tous quand ils s'apercevront qu'il n'y a aucune marge de manoeuvre pour s'attaquer encore et toujours aux petites gens, aux pauvres relatifs et aux laissés-pour-compte qui leur servent d'habitude de boucs émissaires.

  • Daniel Grant - Abonné 3 février 2020 13 h 55

    Encore ce faux dilemme de la décroissance, ce n’est pas une solution.

    Ça fait bien l’affaire des pollueurs de voir des titres semblables, pcq ils savent très bien que personne n’est prêt à la décroissance.

    On a quand même pas fait tout ce chemin pour revenir en arrière,

    Je pense que le sujet est l’énergie.

    ÉNERGIE PROPRE
    Quand vous vous branché dans le mur vous vous attendez à recevoir de l’énergie électrique pour faire fonctionner votre appareil électrique et si l’électricité est générée par du fossile et bien nous savons que c’est le fournisseur qui est le problème,
    pas l’utilisateur.
    C’est le fournisseur d’énergie sale qu’il faut changer.
    Et nous avons les solutions en énergies renouvelables aujourd’hui.
    Par exemple l’énergie solaire est illimitée, gratuite, appartient à tous et profite à l’économie locale.

    MINERAIS PROPRES
    Si vos appareils ou vos batteries utilisées dans les appareils médicaux qui servent à sauver des vies, sont fabriqués avec des minéraux provenant de compagnies minières sans scrupule qui ont des pratiques non-éthiques comme les mines d’or canadiennes ou les mines de cobalt qui servent aux raffineries de pétrole pour désulfurer le pétrole pour nous polluer plus tard
    et bien ce n’est pas l’utilisateur qui est en faute
    c’est le fournisseur de minerais qui doit être régulé.
    Il est plus facile de réguler quelques mines que de discipliner des millions de gens.
    Pouvons-nous blâmer les utilisateurs des produits de la fonderie Horne quand elle empoissonne l’air à l’arsenic?

    MOBILITÉ PROPRE
    Tout être humain comme utilisateur a besoin de mobilité et
    si le fournisseur n’a rien de plus intelligent à vous proposer qu’un véhicule à pollution
    c’est le fournisseur qui est le problème
    aujourd’hui nous avons des véhicules zéro-émission qui fonctionnent mieux et qui ne procurent que du bonheur.
    Allez essayer une Tesla et vous allez voir que le VE est loin d’être de la décroissance, l’action de Tesla était moins de $200 l’an passé et aujourd’hui $735 US.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 3 février 2020 19 h 22

      @Daniel Grant
      À la rigueur, il y aurait du vrai dans ce que vous dites si le problème lié à la croissance se limitait à la question de l'énergie. Mais il y a également celui des matières premières. Nous produisons plus déjà que ce que la planète peut fournir, et il y a de plus en plus de consommateurs potentiels.

      De toute façon, l'heure n'est plus à pointer des coupables, mais à évaluer nos choix de sociétés.

    • Daniel Grant - Abonné 3 février 2020 22 h 59

      @ Jean Thibodeau, merci pour votre réaction.
      Nous avons vécu plus d’un siècle avec l’extraction de matières premières « limitées » pour se faire créateurs d’énergie par une géo-ingénierie destructrice.

      La matière première des énergies renouvelables (ENR) ou ‘énergie de flux’ est « illimitée », gratuite, locale et appartient à tout le monde donc pas besoin de tuer des gens autour des pipelines.

      ‘2 minutes d‘énergie solaire est suffisante pour alimenter la terre entière pendant un an’

      ce qui fait que le défit de l’énergie solaire
      est l’abondance et les surplus
      mais le problème de l’ENR
      est l’obstruction à sa progression par la désinformation colportée par les ‘coupables’ comme vous dites du fossile par des groupes bien financés à coup de milliards pour nous mentir comme les Koch et acolytes.

      Alors toutes les activités d’extraction d’énergies sales sont éliminées avec les ENR et la matière première pour capter les ENR est d’aucune commune mesure avec ce que ça prend pour faire fonctionner le fossile.
      Il est vrai que « nous produisons plus que la terre peut fournir » mais avec les ENR nous dégageons des surplus sans détruire la planète.

      Sur une surface d’un peu moins que le lac Mistassini on peut alimenter le QC.
      … l’énergie solaire reçue par seulement 0,1 % du territoire du Québec serait théoriquement nécessaire pour générer toute l’énergie dont le Québec a besoin annuellement …
      page 5 du document du MERN
      https://mern.gouv.qc.ca/energie/politique/memoires/20130927_210_DBastien_M.pdf

      Le choix de société est clair et tout à été dit, mais il faut empêcher les charlatans du fossile de nous fermer les yeux devant les solutions.
      À quoi bon la lumière du soleil, quand on a les yeux fermés.

      Un déversement d’énergie solaire ça s’appel une belle journée.

  • Carol Létourneau - Abonné 3 février 2020 20 h 15

    Une solution mondiale

    N'oublions pas que le capitalisme a conduit à créer des multimilliardaires et qi'il semble que cette réalité soit en croissance effrénée. Qui se plaindrait que tout produit manufacturé soit taxé pour refléter les coûts de main-d'oeuvre qui ont cours pour des emplois équivalents chez nous, en y incluant les programmes sociaux qui y sont rattachés. Les pays pauvres y trouveraient avantage à réglementer leurs conditions de travail plutôt que de perdre les investissements que les multinationales consentent chex eux. Croyez-vous que l'effet serait puissant sur notre consommation de leurs biens devenus beaucoup moins bon marché? Pensez au travail des enfants dans ces pays. Pensez aux conditions affreuses dans les usines, aux désastres environnementaux auxquels les multinationales se rendent coupables sans en payer le prix.
    La finance est devenue crapuleuse et nous marchons dans ses pas. Elle sait profiter de la misère humaine sur la planète dans des pays où les dirigeants n'osent plus assurer un leadership responsable pour freiner ces excès. La solution n'est pas que nous fassions venir chez nous ces populations exploitées pour les sortir de la misère. Il vaut mieux renoncer au discours victimaire et, comme la jeune Greta Thunberg, militer haut et fort pour un virage structuré vers une justice mondiale. Cela peut commencer ici. Nous en avons le pouvoir mais il faudra sans doute mieux contrôler les Amazon de ce monde, qui surfent sur un modèle anarchique, bien pire qu'une jumgle, à laquelle pourtant personne ne souffrirait d`être exposé.