L'heure juste: liberté dangereuse

La Commission des libérations conditionnelles (CLC) a lancé une enquête interne, mais sa composition même a été remise en question dans la foulée du drame de Marylène Lévesque.
Photo: iStock La Commission des libérations conditionnelles (CLC) a lancé une enquête interne, mais sa composition même a été remise en question dans la foulée du drame de Marylène Lévesque.

Marylène Lévesque, une jeune travailleuse du sexe de Québec, a été retrouvée assassinée dans une chambre d’hôtel de Sainte-Foy le 23 janvier dernier. Un féminicide sordide qui a d’autant plus choqué que son meurtrier, Eustachio Gallese, qui a lui-même alerté la police, était en semi-liberté dans le cadre d’une sentence à perpétuité pour l’assassinat de sa conjointe en 2004.

Chaque fois qu’un condamné pour crime violent récidive pendant qu’il est en liberté surveillée, on se demande comment la Commission des libérations conditionnelles (CLC) peut en être venue à accorder cette liberté à un homme qui avait aussi un passé de violence conjugale. Ne pouvait-on pas anticiper les risques, refuser la liberté ou imposer des conditions en béton ?

On a plutôt l’impression ici que les commissaires assignés au dossier d’Eustachio Gallese, son équipe de gestion de cas (EGC) et son agente de libération conditionnelle (ALC), ont préparé la voie à cette tragédie.

M. Gallese bénéficiait de sa semi-liberté assortie de conditions depuis mars 2019. La décision prise alors s’appuyait sur le parcours de réinsertion du détenu : suivi psychologique et criminologique, aucun problème lors des 300 sorties avec escorte et plusieurs sans escorte, soutien continu de membres de sa famille, abstinence d’alcool et de drogues, travail à l’extérieur, lettre d’appréciation de son employeur… Il a été autorisé à vivre dans une maison de transition, mais en se soumettant à une série de conditions, dont celle « d’informer son [ALC] immédiatement de toutes ses fréquentations ou relations intimes avec les femmes (sexuelles et non sexuelles) ». Contrairement à ce qui a été écrit jusqu’ici, on ne lui permettait pas de fréquenter des femmes uniquement pour assouvir ses besoins sexuels.

En septembre dernier, les commissaires ont accepté de renouveler cette semi-liberté pour un nouvelle période de six mois, tout s’étant bien passé jusque-là, mais ils ont maintenu les conditions fixées en mars. Or, un point qu’eux-mêmes soulèvent aurait dû sonner l’alarme. « Votre [ALC] a souligné qu’une stratégie a été développée afin que vous puissiez rencontrer des femmes, mais seulement afin de répondre à vos besoins sexuels », écrivent-ils. Ils ajoutent que M. Gallese a, avec l’accord de son EGC, « des relations avec des femmes que la Commission juge plutôt inappropriées » et que « cette stratégie de gestion du risque telle que comprise et présentée en audience constituait paradoxalement un facteur de risque important et inquiétant ». Pourquoi alors ne pas l’interdire ? Les commissaires se sont contentés d’exiger de réexaminer la grille d’analyse qui avait mené à cette approche.

On ne précise nulle part comment cette stratégie a été mise en oeuvre, mais on peut seulement supposer qu’on a permis à cet homme de faire appel à des prostituées (ce qui est illégal) ou de visiter des sites de rencontre axés sur les échanges de faveurs sexuelles. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’était accepter de mettre ces femmes en danger !

Est-on face à de l’aveuglement, à de la négligence, à une dévalorisation des travailleuses du sexe, à l’inexpérience, ou tout ça à la fois ? La Commission des libérations conditionnelles (CLC) a lancé une enquête interne, mais sa composition même a été remise en question dans la foulée de ce drame. Un regard externe est essentiel pour déterminer si le trop grand roulement survenu au sein de la Commission depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir a entraîné une perte d’expertise nuisible et dans ce cas, délétère. L’ancien commissaire Dave Blackburn s’en inquiétait dans nos pages cette semaine.

Il faudrait aussi examiner le type d’aide psychologique et sociale offerte aux détenus. Apprendre à gérer ses émotions et son agressivité est nécessaire, mais s’attaque-t-on à la conception dominatrice et misogyne des rapports hommes-femmes que des hommes entretiennent et qui conduit à la violence contre les femmes ?

La Commission procède à plus de 15 000 examens par année dans le cadre d’un processus destiné à assurer une réinsertion ordonnée et réussie des détenus. Le but du système carcéral n’est pas de servir de tombeau, mais de punir et de réhabiliter les criminels. Des erreurs sont possibles, mais malgré ce que plusieurs croient, elles ne sont pas fréquentes. Entre 2012-2013 et 2017-2018, le taux de récidive avec violence était en moyenne de 0,1 % pour tous les délinquants sous responsabilité fédérale en semi-liberté, et de 0,5 % pour ceux en liberté conditionnelle. Dans une étude publiée en 2012, Service correctionnel Canada écrit que seulement 3,5 % des délinquants condamnés à la prison à perpétuité bénéficiant d’une liberté surveillée retournaient derrière les barreaux à la suite d’une nouvelle infraction, généralement pas violente.

Mais ces récidives peuvent être extrêmement tragiques et il revient aux commissaires de tout faire pour en limiter le risque. Ils ont failli dans ce cas-ci et Marylène Lévesque l’a payé de sa vie. Il ne faudrait pas cependant que le crime d’Eustachio Gallese serve de prétexte pour remettre en question le principe de la liberté surveillée, mais qu’il serve plutôt à corriger les défauts d’un système responsable d’accorder et d’encadrer cette liberté. C’est notre sécurité à tous qui y gagnerait.