CECI: l’avenir d’Haïti s’écrit au féminin

Agathe Beaudouin Collaboration spéciale
Le programme de formation du CECI vient bousculer les mentalités en Haïti en brisant l’idée que certains métiers sont strictement réservés aux hommes.
Photo: CECI-Haïti Le programme de formation du CECI vient bousculer les mentalités en Haïti en brisant l’idée que certains métiers sont strictement réservés aux hommes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopération internationale

Soudeuse, mécanicienne, électricienne… En bleu de travail, elles déjouent les codes et cassent les idées reçues pour prendre leur avenir en main. En Haïti, de jeunes femmes se forment aux métiers traditionnellement masculins.

Tout a débuté au lendemain du terrible tremblement de terre. Hiver2010 à Port-au-Prince : « Tout était à reconstruire », rappelle Guypsy Michel, directeur du CECI Haïti, le centre d’études et de coopération internationale qui combat la pauvretéet l’exclusion. « Évidemment, dans les quartiers les plus pauvres, la situation était encore plus tragique. »

Sur une île en plein désarroi et face à une population désœuvrée, le CECI fait alors un choix audacieux à plus d’un titre, en donnant la priorité aux jeunes, et notamment aux femmes les plus vulnérables, celles qui n’ont pas voix au chapitre. « C’était une manière de les sortir des violences sexuelles et de l’exploitation dont elles étaient victimes, et de favoriser leur indépendance financière », explique le directeur. Dans les deux quartiers les plus pauvres de la ville, Cité l’Éternel et Carrefour Feuilles, le CECI leur propose un programme de formation qualifiante habituellement destiné aux hommes ! Soudure, métallurgie, énergie solaire, entretien de matériel électronique, mécanique… « Notre volonté était de les former à des métiers où il y a des besoins, tout en participant à la reconstruction de ces quartiers. Plus qu’un CV, on voulait aussi leur apporter une compétence de vie. Souvent, elles ont des bébés très jeunes ou s’occupent de leurs petits frères et sœurs. Nous voulions les sortir de ce schéma-là. »

Lutter contre le sexisme

À cette époque, Laurence Gauthier-Pierre commence une mission en tant que coopérante volontaire. Elle devient l’une des coordinatrices du projet. « Au départ, elles refusaient catégoriquement les filières. Les filles, ce qu’elles voulaient, c’était faire de la couture, de la broderie… Il a fallu faire un travail de mobilisation et d’incitation pour qu’elles s’approprient l’idée qu’elles feraient le travail des hommes. » Guypsy Michel se souvient très bien des efforts déployés. Lutter contre les préjugés et le sexisme au travail, combattre la féminisation du chômage… Malgré les obstacles et l’ampleur de la tâche, le CECI reste convaincu « qu’il y aquelque chose à faire ». Et parvient à convaincre des candidates… mais aussi les hommes. Car, fait totalement inédit sur l’île, le programme vient bousculer les mentalités. « Ila fallu gérer une certaine sorte de jalousie masculine », confie Guypsy Michel, qui se souvient d’avoir accompagné les femmes sur leurs lieux de stage. « Il fallait éviter les insultes. »

La coordinatrice évoque « le long chemin parcouru » et les « encouragements » qu’elle n’a cessé de répéter à celles qui n’avaient plus le goût d’aller au bout. « Les filles qui ont obtenu une certification possèdent une volonté de fer, une énorme détermination pour sortir de leur cité.Elles ont acquis une profonde estime d’elles-mêmes. »

« Les filles ont pris le leadership »

Entre 2014 et 2017, près de 900 personnes (dont 70 % de femmes) ont participé au projet, financé en partie par le ministère des Relations internationales du Québec et la Croix-Rouge américaine. « Toutes n’ontpas obtenu le diplôme, tout n’était pas toujours rose tout le temps, reconnaît Guypsy Michel, mais nous en avons tiré des leçons, et elles sont plus de 300 à travailler grâce à cette formation. » Comme le dit Laurence Gauthier-Pierre, « les filles ont pris le leadership, et certaines sont devenues un exemple ».

Et pour le directeur du CECI Haïti, qui se dit « très fier », les plus belles récompenses tiennent parfois en quelques mots : « Un jour, une fille m’a raconté que des hommes de son quartier étaient venus lui demander de lui prêter de l’argent. Ce jour-là, elle m’a dit : “Je me suis sentieimportante.” Vous vous rendez compte ? Nous avons démontré qu’il était possible de faire bouger les lignes, même dans un contexte très chaotique. »