Désinvestissement, une question de conscience sur le campus

Divest McGill milite pour que l’Université McGill nettoie son fonds de dotation de tout dollar trempant dans le pétrole, le gaz naturel ou le charbon.
Photo: Neil Howard / CC Divest McGill milite pour que l’Université McGill nettoie son fonds de dotation de tout dollar trempant dans le pétrole, le gaz naturel ou le charbon.

Le mois dernier, l’Université McGill refusait pour la troisième fois de retirer ses investissements du secteur des énergies fossiles, malgré les demandes de sa communauté, et optait plutôt pour une décarbonisation graduelle de son portefeuille. Après la démission d’un professeur se sentant trahi, les étudiants continuent à réclamer une action plus radicale. Incursion dans la lutte.

C’est en quelque sorte devenu un rituel. Depuis des années, une séance d’information intitulée « Divest 101 » marque le début de la session, à l’Université McGill. En ce mardi soir hivernal, une cinquantaine d’étudiants occupent un local au sous-sol du pavillon Burnside. Dans cette crypte bétonnée, on veut ébranler les colonnes du temple.

Une jeune femme qui se présente simplement comme Rachel explique à l’assemblée : le désinvestissement « supprime l’endossement social, politique et économique de l’industrie des combustibles fossiles ». Elle est membre de Divest McGill, un groupe étudiant qui milite depuis 2012 pour que l’Université nettoie son fonds de dotation de tout dollar trempant dans le pétrole, le gaz naturel ou le charbon.

« Le coeur de la question, c’est de décider si on est complice ou pas », résume Annabelle Couture-Guillet, une organisatrice rencontrée en marge de la séance d’information.

Dans les dernières années, les universités d’Oxford, de Cambridge, de Californie et Yale, comme des dizaines d’autres dans le monde, se sont engagées à un désinvestissement complet (toutes les énergies fossiles) ou partiel (seulement le charbon, par exemple) de leur portefeuille. Au Québec, l’Université Concordia et l’UQAM ont pris un tel engagement l’an dernier.

À McGill, le conseil des gouverneurs, l’instance décisionnelle la plus élevée, a refusé par deux fois d’emprunter cette voie, en 2013 et 2016. Le fonds de dotation de cette université est d’une ampleur sans pareil au Québec : il s’élève à 1,7 milliard, dont 2 % (34 millions) sont directement liés aux énergies fossiles, selon l’institution.

En septembre 2018, le professeur de philosophie Gregory Mikkelson, spécialiste des questions environnementales et allié de Divest McGill, a présenté une motion pour le désinvestissement au sénat de l’Université — une instance de 111 personnes composée de professeurs, d’employés, d’étudiants, d’administrateurs, de gouverneurs, et d’anciens étudiants. Normalement chargé de questions pédagogiques ou universitaires, le sénat est considéré comme l’entité la plus représentative de la communauté.

Celui-ci a voté « par une majorité écrasante » en faveur du désinvestissement, explique M. Mikkelson en entrevue. Ce mandat, transmis par la suite au conseil des gouverneurs, allait exactement dans le sens de l’expression démocratique des dernières années, à McGill. « Sur le campus, toutes les organisations de professeurs, d’employés et d’étudiants qui se sont penchées sur la question ont voté en faveur du désinvestissement », précise le professeur.

Troisième décision

Après une année de réflexion et de consultations, un comité du conseil des gouverneurs tranche, début décembre 2019 : le « désinvestissement absolu des combustibles fossiles n’est pas recommandable », surtout parce que ce geste rendrait plus difficile l’optimisation du portefeuille. Il propose cependant une grande stratégie de « décarbonisation », où l’Université évalue les émissions associées à chacun de ses placements et se dote d’une cible de réduction globale. Un plan à cet égard doit suivre en avril 2020.

« Ce plan mènera à des réallocations d’investissements dans des portefeuilles qui sont davantage liés à des technologies propres, donc [nécessairement] à l’extérieur de certains secteurs d’activités », explique Pierre Boisseau, le directeur principal aux communications institutionnelles de l’Université. Il n’est donc pas question de cibler dogmatiquement l’industrie de l’énergie fossile, mais d’agir dans tous les secteurs émetteurs, comme les cimenteries, les alumineries et l’industrie lourde, ajoute-t-il.

« Les compagnies aériennes qui utilisent ces énergies fossiles génèrent énormément d’émissions de carbone, dit M. Boisseau. Ou encore, dans le secteur résidentiel, on brûle du mazout. Il y a toute une dynamique à regarder au-delà des entreprises pétrolières qui, soit dit en passant, font énormément de travail et d’investissements pour réduire leur empreinte carbone avec des énergies ou des combustibles renouvelables, comme l’éthanol. »

Ces arguments ne convainquent pas Divest McGill et ses sympathisants, qui demandent un geste symboliquement fort. Ils accusent aussi l’administration de démarrer un processus aux contours vagues, incompatible avec une action rapide pour réduire les émissions de GES. « La décarbonisation, c’est un geste complètement apolitique, juge Annabelle Couture-Guillet. À l’inverse, le désinvestissement n’est pas une fin en soi : ça vise l’amplification par nos institutions d’un message qu’on veut faire passer. »

Le professeur Mikkelson, lui, considère la réponse de l’Université comme un affront à sa communauté. « Non seulement les gouverneurs devraient ressentir un impératif moral et scientifique d’agir, mais aussi un impératif démocratique, invoque-t-il. Et pourtant, ils maintiennent leur refus. Je crois, peu importe les raisons particulières, que cette décision est le symptôme d’un problème plus général : celui de la domination des milieux d’affaires sur les conseils des universités. »

Démission

Le 11 décembre dernier, M. Mikkelson n’en pouvait plus. « Après plusieurs jours à me tourmenter, j’ai décidé de remettre ma démission », raconte-t-il posément. Après 18 ans de services à McGill, il espère désormais « trouver une organisation plus démocratique, plus sincèrement engagée à sauver la planète » où il pourra oeuvrer.

Chez Divest McGill, on prévoit « une escalade des moyens de pression » cet hiver si l’administration ne revient pas sur sa décision. Deux mesures adoptées l’automne dernier (un appel à cesser les dons à l’université et un moratoire étudiant sur la hausse des frais institutionnels) sont toujours en vigueur.

Par ailleurs, ses membres mettent de l’espoir sur l’exemple de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC) qui s’est engagée, dans les dernières semaines, à rapidement vider son portefeuille des énergies fossiles. Son fonds de dotation est d’une valeur essentiellement égale à celui de McGill.

« Maintenant que UBC a annoncé qu’elle désinvestissait, il n’y a plus d’excuses pour McGill. C’est trop tard pour être un leader, mais ce serait bon de le faire quand même », ironise Mme Couture-Guillet.

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