La culture selon Kim Kardashian

Les «experts» prédisent que cette année électorale marquera celle de la fin de «Keeping Up with the Kardashians». Mais la star, qui vaut 350 millions de dollars américains selon le magazine «Forbes», sera-t-elle capable de «keep up», de suivre, en restant loin des projecteurs?
Photo: Angela Weiss Agence France-Presse Les «experts» prédisent que cette année électorale marquera celle de la fin de «Keeping Up with the Kardashians». Mais la star, qui vaut 350 millions de dollars américains selon le magazine «Forbes», sera-t-elle capable de «keep up», de suivre, en restant loin des projecteurs?

« Les Kardashian brouillent la frontière entre public et privé. C’est une mise en spectacle. Mais doit-on en être choqué ? »

C’est la sociologue Nathalie Nadaud-Albertini qui pose la question dans l’essai La nuit de Kim Kardashian. Sa réponse ? Pardon, elle n’en a pas de tranchée. « Je ne sais pas. »

L’autrice dudit essai, Pauline Delassus, elle, le sait : c’est juste du divertissement. Juste de la télé.

Animatrice de C’est juste de la télé, justement, Anne-Marie Withenshaw est du même avis.

Elle l’a souvent dit : elle est une fidèle de la dynastie de Kim (pas celle de la Corée du Nord). Le dimanche soir, pour plus d’un million de personnes, c’est Tout le monde en parle. Pour Anne-Marie, c’est la téléréalité Keeping Up with the Kardashians.

Les Kardashian, cette famille, non, ce matriarcat, mené par l’imparable Kris Jenner, née Houghton, et regroupant ses cinq filles. En ordre décroissant : Kourtney, Kim, Khloé, Kendall et Kylie. Les deux cadettes nées de son union avec Caitlyn Jenner, autrefois connue sous le nom de Bruce. Les trois aînées ayant pour père le regretté Robert Kardashian, avocat d’origine arménienne devenu célèbre pour avoir défendu O.J. Simpson. Il y a aussi leur frère, Rob, qui fait figure d’outsider.

Bien sûr, lorsque le clan est réuni il y a beaucoup de cheveux, de bijoux, de voix aussi haut perchées que les talons. Faut-il pour autant regarder ces femmes de ce même niveau ? De haut ? « S’attaquer au fait qu’elles ont choisi de transformer leur corps et de s’en servir, c’est antiféministe, lance Anne-Marie Withenshaw. Est-ce que, parce que je les regarde et que je les trouve belles, j’ai le goût de me faire augmenter les lèvres ? Zéro. Mais est-ce que, grâce à elles, j’ai le goût de devenir un meilleur être humain ? Oui. Je les trouve fortes, solidaires, ouvertes d’esprit. Ce sont des mères, des femmes d’affaires, qui se portent à la défense d’autres femmes. »

C’est une thèse similaire qu’avance Pauline Delassus dans La nuit de Kim Kardashian. Dans cet essai paru chez Grasset (quand même), la reporter pour Paris Match retrace le cambriolage dont a été victime Kim Kardashian le 3 octobre 2016 dans la Ville Lumière. Mais pas que. Parfumé de ces « odeurs de fast-food et d’air conditionné » que l’essayiste française associe à l’Amérique, ce récit montre à quel point Kim et son clan sont liés à moult changements survenus dans la dernière décennie. « Évidemment, leur mode de vie très capitaliste, très matérialiste manque parfois de poésie et de réflexion, dit Pauline Delassus. Mais Kim a vachement d’autodérision. Et elle domine des choses culturellement importantes pour les jeunes générations. »

Du côté de la musique, par exemple. La montée en popularité de Kim K. marque un effacement du rock suivi d’une montée en puissance de la pop et du hip-hop. Une tendance amplifiée par son union au rappeur extraordinaire à la santé psychologique fragile, Kanye West. « Kim a aussi accompagné la transformation des canons esthétiques féminins. L’éloignement de la maigreur. C’est l’anti-Kate Moss », affirme l’essayiste.

Ces courbes tellement exagérées, cette chirurgie qu’elle revendique, ce sexy en permanence… Beaucoup d’hommes comme de femmes tombent dans le panneau. Et ils tombent également, de ce fait, dans les clichés souvent sexistes. Ils s’arrêtent à son apparence sans s’intéresser au reste.

C’est d’ailleurs à ce physique qu’une majorité de critiques semblent s’arrêter. Pourquoi ? « Ces courbes tellement exagérées, cette chirurgie qu’elle revendique, ce sexy en permanence… Beaucoup d’hommes comme de femmes tombent dans le panneau. Et ils tombent également, de ce fait, dans les clichés souvent sexistes. Ils s’arrêtent à son apparence sans s’intéresser au reste. »

Car reste il y a.  « Kim Kardashian, c’est un parcours, une ambition, des idées politiques, une foi religieuse. Le physique, finalement, c’est un petit morceau de ce qu’elle est, quoi », explique Pauline Delassus.

Ce qu’elle est, quoi, c’est aussi une succession de décisions d’affaires avisées. Comme celle de se joindre aux réseaux sociaux à leurs balbutiements. Facebook. Twitter. Puis Instagram, dont elle est devenue l’une des reines avec ses 157 millions d’abonnés. Comme le souligne Anne-Marie Withenshaw : « Kim, c’est l’influenceuse originelle. »

C’est peut-être précisément ce qui dérange la tradition. « Les Kardashian ont amené un peu de chaos dans l’univers des médias », affirme « l’artiste contextuel » Murphy Cooper.

Le 11 janvier, La Presse faisait paraître une lettre ouverte intitulée « Chers influenceurs, assumez-vous SVP ». Murphy Cooper, qui a longtemps signé des chroniques pour Nightlife sous le nom du Détesteur, y urgeait les stars d’Instagram à cesser de chercher l’approbation à tout prix. « Je souhaite adresser ce papier aux influenceurs, écrivait-il. Pas tous. Un certain type. »

Par « certain type » désignait-il aussi les Kardashian ? Plutôt ceux qui répliquent — ou tentent de répliquer — le modèle que la toute-puissante famille a popularisé. À savoir : « Se mettre en scène. Se vendre. Faire du Web de manière théâtrale. Avec un plan d’affaires. Pratiquement comme un businessman. »

Depuis que la bande des K. a commencé à utiliser Internet ainsi, la vague a englouti tout sur son passage, croit Murphy. « Tout le monde a été obligé de s’adapter, au risque d’être marginalisé. C’est devenu difficile de faire quelque chose de pur, à temps perdu, sur le Web. »

Mais est-ce la faute de Kim ou celle des gens qui sont suiveux ? Du désir de faire tout pareil ? On opterait pour cette explication. D’ailleurs, Murphy Cooper n’est guère contre les Kardashian. « Ce sont des femmes indépendantes, qui n’ont de comptes à rendre à personne. »

Ajoutons ici que dans sa lettre ouverte, l’un des conseils qu’il donnait aux influenceurs, c’est de ne pas se justifier. Voilà bien une règle respectée par les Kardashian, qui ne s’excusent ni de leur richesse ni de leur célébrité. Non ? « Oui… parce qu’elles viennent d’une classe qui leur permet de se foutre de ce que les gens pensent. »

Nouvelle ère

L’an 2020 marquera les 40 ans de Kim Kardashian. Celle qui étudie pour devenir avocate et qui semble vouloir s’impliquer de plus en plus en politique lancera également en avril The Justice Project, un documentaire consacré au problème de l’incarcération de masse aux États-Unis. Les « experts » prédisent par ailleurs que cette année électorale marquera celle de la fin de Keeping Up with the Kardashians. Mais la star, qui vaut 350 millions de dollars américains selon le magazine Forbes, sera-t-elle capable de « keep up », de suivre, en restant loin des projecteurs ?

Pauline Delassus en doute : « Elle aura du mal à se séparer socialement d’un objectif photo. » Elle écrit d’ailleurs dans son essai qu’« il y a chez les Kardashian-West quelque chose de la société de la cour telle que décrite par le sociologue Norbert Elias, une représentation qu’il faut tenir à toute heure, une étiquette filmée par les caméras, constamment allumées ».

Mais ces caméras ne captent pas que du vide, croit Anne-Marie Withenshaw. « Elles ont parlé de maladie mentale à l’écran, de transition d’homme à femme, de divorce, d’infertilité, d’abus de drogue et d’alcool. Que ce soit mis en scène ou pas, elles ont fait évoluer beaucoup d’enjeux de société par leur téléréalité. »