Sous la couverture de la biographie de Lino Saputo

Lino Saputo a payé tous les frais de publication de sa biographie, l’éditeur abandonnant son droit de regard sur l’œuvre. 
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Lino Saputo a payé tous les frais de publication de sa biographie, l’éditeur abandonnant son droit de regard sur l’œuvre. 

Pour publier la biographie de Lino Saputo, qui s’est retrouvée au coeur d’un reportage d’Enquête la semaine dernière, Atelier 10 a créé de toutes pièces une maison d’édition pour cet ouvrage qui ne « cadrait pas » avec les orientations de l’éditeur de Nouveau Projet.

Atelier 10, que dirige l’éditeur et journaliste Nicolas Langelier, compte à son actif plusieurs livres : de courts essais — ancrés généralement à gauche — et des pièces dramatiques. Parmi les auteurs publiés figurent Catherine Dorion, Christine Beaulieu et Jean-Martin Aussant. L’éditeur s’occupe aussi de la production du Trente, le magazine de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

La biographie de Lino Saputo est une « commande », payée par M. Saputo lui-même, confirme au bout du fil M. Langelier. Or, le projet détonnait avec les « orientations » et les « processus éditoriaux » de la boîte, « d’où l’envie de créer une maison d’édition à part pour ça », fait-il savoir.

Puis d’insister : « Ce n’est pas du tout une coquille vide qui a été créée juste pour ça. » Les Presses de l’Est étaient dans les cartons depuis un moment, dit-il. Le projet de M. Saputo a surtout eu pour effet d’« accélérer » les choses. Depuis octobre, Lino Saputo, entrepreneur : vivre nos rêves est disponible sur les tablettes des librairies québécoises.

« On a des contacts depuis plusieurs années avec la fondation Saputo. Il nous connaissait bien », ajoute M. Langelier. L’homme le plus riche du Québec s’est tourné vers Atelier 10 puisqu’il préférait « faire affaire avec un petit entrepreneur », plutôt que devoir trancher entre Québecor et les Éditions La Presse, « aussi intéressés à publier le livre », avance l’éditeur.

Jointes par Le Devoir, les Éditions La Presse n’ont pas voulu commenter ces informations « confidentielles ». De son côté, Québecor n’a pas répondu à nos demandes. Il n’a pas été possible non plus de parler à Lino Saputo.

La parution des mémoires de l’homme d’affaires ne sonne pas le glas des Presses de l’Est. Nicolas Langelier compte y faire paraître d’autres projets « intéressants » qui, comme la biographie de M. Saputo, ne cadrent pas avec ce que fait Atelier 10. Car de telles propositions ne manquent pas, précise l’éditeur. Or, aucune nouvelle publication n’est prévue au calendrier.

Droit de regard

Selon l’émission Enquête, la biographie de Lino Saputo passe sous silence des relations troubles entre le principal intéressé et des membres du crime organisé. Il aurait entretenu, au moins jusqu’au tournant des années 1980, des relations personnelles et d’affaires avec, notamment, le chef de la mafia aux États-Unis, Joe Bonnano.

Le reportage « récupère des vieilles histoires et n’apporte aucun éclairage nouveau », a déploré mardi M. Saputo. Ses avocats ont envoyé une mise en demeure à Radio-Canada dans laquelle il dénonce le travail de l’émission Enquête, a fait savoir jeudi un porte-parole de la société d’État.

Celle-ci maintient que l’enquête « a été menée avec rigueur et intégrité », en respect de ses normes et pratiques journalistiques. En cas de poursuite, elle entend aussi défendre le travail de ses journalistes Gaétan Pouliot et Marie-Maude Denis.

Omissions ou pas dans la biographie de Lino Saputo, Atelier 10 n’a eu aucun droit de regard sur l’ouvrage, ni sur le choix de John Parisella comme collaborateur. « Tout a été décidé et payé par M. Saputo », indique Nicolas Langelier.

L’éditeur s’est occupé de la mise en forme, de la publication et de la traduction — le livre a été simultanément traduit en quatre langues, un fait plutôt rare dans le monde de l’édition au Québec.

John Parisella, une figure bien connue du grand public, et qui a notamment été chef de cabinet de Robert Bourassa et conseiller spécial de Jean Charest, n’a pas répondu aux appels du Devoir.

Pratique courante ?

Lancer une maison d’édition consacrée à des ouvrages dont le contenu s’éloigne de son enseigne principale (comme l’a fait Atelier 10), c’est plutôt rare, lance d’emblée Anthony Glinoer, professeur de langues et littérature à l’Université de Sherbrooke. En revanche, la pratique n’est pas inédite, avec quelques précédents dans l’histoire de l’édition, ici comme ailleurs.

À l’instar d’autres professeurs joints par Le Devoir, il avoue être étonné par le cas d’Atelier 10. « Ce sont les mémoires d’un industriel, ce n’est pas du tout dans leurs cordes. C’est beaucoup plus le genre de choses qu’on va trouver dans des maisons à compte d’auteur », relève-t-il.

C’est une histoire fascinante qui mérite d’être racontée

Cela étant, le livre de M. Saputo est en soi tout à fait typique, reprend M. Glinoer. Il n’est pas rare qu’un personnalité connue — homme d’affaires ou politicien, par exemple — finance sa bio, en confiant parfois l’écriture à un « auteur fantôme » (« ghost writer »).

« Quand quelqu’un paie pour tout, il a le contrôle du contenu », note de son côté Pascal Assathiany, directeur général chez Boréal depuis trente ans. Lui aussi a déjà été témoin de livres « commandités » publiés par une maison d’édition, « temporaire ou pas ». « Ç’a toujours existé. »

« Aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine des affaires, on voit régulièrement une maison d’édition apparaître, publier un titre ou deux, puis disparaître. Ce n’est pas exceptionnel », ajoute-t-il.

Or, la différence entre ces ouvrages et ceux issus d’une maison d’édition établie, c’est le « filtre » de l’éditeur, explique M. Assathiany. Puisque la réputation du second est en jeu, « il y a généralement des vérifications éditoriales sur des tas de questions. Mais si c’est un livre entièrement subventionné par quelqu’un, ces filtres existent moins », dit-il.

Après le reportage de l’émission Enquête, Atelier 10 n’entend pas revoir le contenu des mémoires de M. Saputo, ni le retirer des tablettes. « Ce n’est pas de mon ressort, indique Nicolas Langelier. « M. Saputo continue de dire que sa version de l’histoire est la bonne. Mon rôle n’est pas d’être un juge là-dedans. »

M. Langelier dit avoir accepté le projet parce que « c’est une histoire fascinante qui mérite d’être racontée et d’être lue ». Le livre est-il populaire en librairie ? Il a connu de « bonnes ventes », répond-il simplement.

L’Association nationale des éditeurs de livres n’a pas voulu commenter le dossier.

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