Le moulin historique de L’Isle-Verte tombe en ruine

Bâti en 1823, le moulin à farine de L’Isle-Verte (photographié en 1925) a cessé ses opérations en 1940.
Photo: Domaine public Bâti en 1823, le moulin à farine de L’Isle-Verte (photographié en 1925) a cessé ses opérations en 1940.

Bien que protégé depuis 1962 au plus haut degré par l’État québécois en vertu de la loi sur la protection du patrimoine, le moulin à farine de la municipalité de L’Isle-Verte n’a cessé de se désagréger au point de n’être plus qu’une ruine.

Plus d’un an après que Le Devoir a constaté que ce moulin de 1823 avait été en bonne partie rasé par une immense pelle mécanique, il continue de dépérir, laissé éventré en bordure de la route, sans protection contre les intempéries.

Pour expliquer cette situation, le ministère de la Culture et des communications a répété au Devoir mot à mot ce qu’il lui avait déjà affirmé il y a 14 mois, à savoir qu’il « suit de près les travaux et accompagne le propriétaire dans ses démarches ».

En fait, il n’y a aucuns travaux qui ont été conduits depuis que le ministère de la Culture et des Communications a autorisé la destruction partielle du bâtiment à l’aide de machinerie lourde, une opération présentée alors comme une étape d’une restauration qui ne se concrétise pas.

En entrevue au Devoir, le propriétaire actuel, l’agriculteur Yves Côté, affirme qu’« il n’est même pas question de le restaurer ». L’opération coûterait sans doute plusieurs millions, dit-il.

La ministre en titre, Nathalie Roy, avait indiqué par voie de communiqué en 2018 que ces « travaux visent à freiner la détérioration du bien classé en vue de sa restauration par le propriétaire ». De plus, elle ajoutait que son « ministère suivra de très près les travaux et accompagnera le propriétaire dans ses démarches ».

 
Photo: Ministère de la Culture et des Communications du Québec Sa grande roue a été démantelée après que le mur nord-est s’est effondré vers 1955, remplacé par des murs de bois (photo prise en 2004).

En réponse aux questions du Devoir, le ministère parle encore aujourd’hui de « restauration », même si une large partie de la structure a tout simplement disparu. Aucune structure de protection n’a été érigée.

« Un rapport d’expertise du Centre de conservation du Québec (CCQ), pour évaluer l’état de la structure et de la maçonnerie des murs à la suite des travaux réalisés en novembre 2018, a été demandé en février 2019 afin d’orienter la poursuite du projet de restauration du moulin souhaité par le propriétaire. »

Ce rapport, déposé en juillet 2019, affirme « que toute la maçonnerie doit être démontée puis remontée pour être conservée », sauf une section du mur ouest. « Selon le CCQ, un démontage remontage de la maçonnerie est encore possible, les pierres de grès étant en bon état ».

Il n’existe toujours pas de plan précis pour assurer la préservation et la mise en valeur du bâtiment. « Compte tenu de l’état général du moulin et du coût estimé seulement pour le démontage et le remontage des murs qui subsistent, le projet initial doit être revu », dit le ministère, qui ajoute, toujours à l’intention du Devoir, qu’il « est en discussion avec le propriétaire et des représentants de la Municipalité et de la MRC pour étudier les scénarios possibles ainsi que les possibilités de financement ». Aucun échéancier n’a été fixé.

Comment pourrait être financée la sauvegarde du lieu ? Le ministère n’en sait toujours rien. « Le programme de soutien au milieu municipal en patrimoine immobilier annoncé en décembre 2019 a été présenté aux partenaires et pourrait peut-être permettre de financer une partie des travaux. »

Du côté de la municipalité de L’Isle-Verte, le directeur général, M. Guy Bérubé, affirme au contraire n’avoir été mis au fait d’aucune discussion quant à l’avenir de ce bâtiment depuis qu’un permis a été accordé pour sa démolition partielle en 2018. « Ici, au bureau, je n’ai pas eu de développement » depuis ce temps, explique-t-il au Devoir.

Du bon usage des ruines

Le propriétaire du lieu, l’agriculteur Yves Côté, parle volontiers de la situation en la mettant en perspective.

« Quand j’ai acheté, je pensais qu’on pourrait restaurer. Ça n’a pas été le cas. C’était déjà très détérioré. Peut-être que, dans les années 1960 ou 1970, on pouvait encore le sauver. »

Pourquoi le bâtiment a-t-il été protégé par l’État si rien n’a été fait de ce côté pour le sauver ? « Dans le cas de bâtiments collectifs ou qui appartiennent à des corporations, peut-être que la loi sert à quelque chose. Mais pour un propriétaire privé qui n’a pas d’argent, le gouvernement n’a pas d’argent. On parle de plusieurs millions ici pour reconstruire. Ce n’est pas le ministère qui va payer ça. Ils n’ont jamais d’argent. Et je peux vous dire que ça ne sera pas moi. »

Photo: Marie-Hélène Voyer Les murs de bois furent démolis en 2018 (photo prise en 2020).

Yves Côté signale que, même s’il est propriétaire, il ne l’est qu’en titre. « Je ne peux rien faire sur place sans la permission du ministère. Et tout ça coûte à chaque fois une fortune. Alors, je peux comprendre que la madame qui était propriétaire avant moi, qui était seule, n’avait pas les moyens de jouer là-dedans. » À quoi bon en ce cas protéger légalement un bâtiment au nom de son intérêt collectif ?

Pour Yves Côté, passionné par le patrimoine, il est plus que temps qu’on s’occupe au Québec de ce qui est encore debout et qui mérite d’être sauvé.

« Il y en a beaucoup des bâtiments qui méritent d’être sauvés. Il faut s’occuper de ceux-là en priorité. Dans le cas du moulin, soyons réalistes, on est à l’étape de savoir ce qu’on peut faire pour interpréter des ruines, en installant une plaque ou je ne sais quoi. »

Protégé depuis soixante ans

Bâtiment historique construit vers 1823,le moulin de L’Île-Verte compte au nombre des bâtiments protégés depuis le plus longtemps par l’État québécois. En 1962, soit l’année suivant la création du ministère de la Culture au Québec, on lui reconnaît tout de suite un intérêt national. Le moulin bénéficie dès lors de mesures de protection.

Du moins en théorie. Car, depuis bientôt soixante ans, les citoyens n’ont eu de cesse de déplorer le laisser-aller qui a fini par l’emporter.

En 2004, le ministère renouvelait son constat d’intérêt à l’égard de ce bâtiment, un des plus anciens du genre en Amérique. « Le moulin du Petit-Sault présente un intérêt patrimonial pour ses valeurs historique et architecturale », écrivait alors le ministère. « Il existe très peu d’exemples de moulins dans la région. Construit en 1823, il est le plus ancien moulin à farine qui subsiste dans le Bas-Saint-Laurent. »

Le ministère notait en outre, photographies à l’appui, qu’« il conserve son volume initial, ses fondations et ses murs de pierre ». Ce qui n’est plus le cas désormais.

Selon Monique Lagacé, fille de celui qui fut propriétaire du moulin jusqu’en 1971, le ministère de la Culture avait demandé, dès les années 1960, des travaux de solidification, « mais les travaux avaient été bâclés ».

Les propriétaires successifs ont demandé des permis de démolition qui ont été refusés par Québec, mais sans que l’ensemble ne soit pour autant assuré de moyens pour être préservé.

Le Conseil de la culture de l’Est-du-Québec, au début des années 1980, a fait de nombreuses démarches auprès du gouvernement pour qu’on s’occupe enfin du bâtiment. En vain. Une structure de protection avait été ajoutée au bâtiment au début des années 2000, mais celle-ci a fini par céder.

Des citoyens ont milité, depuis 2010, afin qu’on veille au moulin, sans pour autant que celui-ci ne cesse de se détériorer. En 2016, le Réseau d’information sur les municipalités avait même demandé des comptes aux élus locaux à l’égard du bâtiment, puisque sa toiture venait de s’effondrer dans l’indifférence quasi générale.

Ce moulin dit du Petit-Sault — en ancien français, le sault est une chute — est un des plus vieux sites historiques reconnus de tout le Bas-Saint-Laurent.