Exploitation sexuelle: la commission qualifiée d’«idéologique»

La directrice générale de l’organisme Stella, Sandra Wesley (à gauche)
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La directrice générale de l’organisme Stella, Sandra Wesley (à gauche)

La Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs s’est attiré de vives critiques mardi après-midi : deux organismes impliqués auprès des travailleuses du sexe ont dénoncé les intentions et les préjugés d’un exercice jugé « déshumanisant », « biaisé » et « idéologique ».

« Il faut arrêter cette haine contre les travailleuses du sexe », a fait valoir la directrice générale de l’organisme Stella, Sandra Wesley.

Celle-ci s’en est notamment prise aux « clichés », voire aux « absurdités », qui seraient véhiculés par les membres de la Commission et les intervenants entendus jusqu’ici. Elle affirme ainsi qu’il est « très rare que des mineures » travaillent dans l’industrie du sexe.

Selon elle, la « majorité des gens entendus ont comme objectif d’éliminer les travailleuses du sexe ».

« La conclusion de la Commission va être : donner de l’argent à la police et à des groupes anti-travailleuses du sexe », pense-t-elle.

En reprenant une revendication de longue date du groupe Stella, Sandra Wesley a soutenu que « le facteur central qui facilite l’exploitation dans l’industrie du sexe », c’est la criminalisation de cette dernière.

« Nous, les travailleuses du sexe, on n’a aucun droit, aucun recours réel lorsqu’on vit de la violence. C’est sûr que ça crée un climat favorable à l’exploitation

À ses côtés, Mathilde Bombardier, du Projet d’intervention auprès des mineurs prostitués (PIaMP), a fait valoir que « le terme exploitation sexuelle est utilisé pour parler de rapports coercitifs, mais aussi d’échanges sexuels consentis ».

Or, « si la coercition existe, tous [ceux qui échangent des services sexuels contre de l’argent] ne se considèrent pas comme des victimes. »

Mme Bombardier a soutenu que « l’échange de services sexuels peut être une source d’émancipation. Il existe autant de réalités qu’il existe de jeunes », a-t-elle dit. « Les besoins des jeunes qui échangent des services sexuels sont réels, mais ils méritent des ressources qui sont sans jugement. »

Paternalistes ?

Les propos des deux groupes ont entraîné une réaction courroucée de certains élus membres de la Commission. « Ce n’est pas ma place de gérer vos émotions par rapport à ça », a répliqué Sandra Wesley au député Frantz Benjamin, qui « refusait catégoriquement » que soit remise en cause la bonne foi de la Commission.

« Je n’accepte pas de me faire dire qu’on est paternalistes et moralisateurs », a pour sa part affirmé la vice-présidente de la Commission, Christine St-Pierre. « Vous suggérez que tout ce qu’on a entendu dans cette commission, incluant les témoignages de victimes, il faudrait en faire table rase parce que c’est de la mythologie, que la société est bien servie [par le travail du sexe] et que ça va très bien. Je ne vois pas ça comme ça. »

Mme St-Pierre a réitéré qu’elle croit impossible qu’une adolescente « a le jugement pour accepter » qu’un proxénète l’oblige à se « taper 12-15 clients par jour ».

À cela, Sandra Wesley a rétorqué que le « niveau d’émotion et de sensationnalisme de répéter des histoires d’horreur n’est pas acceptable dans le contexte » de ces audiences, ni dans les médias. « On sent une hostilité profonde » dans ces propos, a-t-elle dit.

Le Grand Prix « heurté »

Intervenant en fin d’après-midi, le promoteur du Grand Prix du Canada, François Dumontier, a de son côté défendu les actions que pose son organisation pour lutter contre l’exploitation sexuelle. « J’ai toujours été heurté par ce statut de proxénète en chef qu’on en venait presque à attribuer » à cet événement de Formule 1, a-t-il dit.

Selon lui, « certains médias locaux accordent une importance démesurée à la question de l’exploitation sexuelle » lors de la fin de semaine du Grand Prix.

M. Dumontier affirme que son organisation ne peut pas faire grand-chose contre le « phénomène, à plus forte raison lorsque les activités illicites sont hors de sa juridiction ».

Le Groupe de course Octane inc. est responsable de ce qui se passe sur le site de course, pas dans les hôtels de la métropole, a-t-il fait valoir.

Quel rôle peut donc jouer l’organisation qui se tient derrière l’événement ? « Les seuls outils dont dispose le promoteur sont sa prise de position publique affirmée et largement connue », a dit l’homme d’affaires en rappelant différentes interventions.

À ceux qui associent l’épreuve de Formule 1 à l’hypersexualisation, François Dumontier a affirmé que « le sport automobile a évolué », que les femmes occupent une place de plus en plus grande dans cet univers, et que l’organisation du Grand Prix du Canada fait sa part pour casser cette image en faisant appel à du « personnel mixte et vêtu décemment ».

L’enfer des parents

En matinée, le témoignage de Richard Desjardins — directeur général de la Maison Kekpart, un organisme de Longueuil qui oeuvre notamment en sensibilisation à l’exploitation sexuelle — a ému les membres de la Commission.

C’est que ce travailleur spécialisé auprès des jeunes est aussi père de quatre filles, dont l’une est décédée en décembre 2018. Victime, a-t-il dit en pleurs, « d’exploitation sexuelle et de surdose » de drogue.

« Quand on parle de cordonnier mal chaussé, en voici un », a-t-il dit aux élus. Son témoignage est venu illustrer qu’il y a aussi des victimes collatérales quand il s’agit d’exploitation sexuelle.

« On a été sept ans dans le tourbillon du proxénète, de son dealer », a-t-il raconté en parlant de son épouse et de ses autres filles. « De devoir déménager, d’être victime d’intimidation… C’est difficile, dans le quotidien, de gérer ça. On se disait qu’il faut se tenir. »

M. Desjardins, qui travaille à Kekpart depuis une trentaine d’années, a noté « qu’avec la consommation, [sa fille] était devenue menteuse, voleuse, très manipulatrice ». Et que malgré qu’il connaissait bien le réseau, les ressources, ce fut… En fait, il n’a pas trouvé de mot pour décrire ce qu’il a vécu avec sa famille. « Ça ne s’explique pas, a-t-il dit. Ça se vit. »

Au-delà de son cas personnel, Richard Desjardins a surtout plaidé pour que le gouvernement finance à plus long terme les organismes et les programmes qui s’intéressent à l’exploitation sexuelle.

Et les clients ?

Comme la veille, plusieurs témoignages des audiences de mardi ont mis l’accent sur différentes initiatives qui existent pour aider les victimes d’exploitation sexuelle. Programme d’aide ici, accompagnement là, mise en commun de ressources ailleurs, études universitaires pour mieux comprendre ceci ou cela…

Mais la vice-présidente St-Pierre a fait remarquer qu’il semble y avoir un grand absent dans les discussions depuis le début des audiences : le client.

« Ce client qui est un pédophile, qui cherche de la chair fraîche, qui brise des vies… Il semble être en dessous de notre radar, a-t-elle fait remarquer. On dirait qu’on n’est pas capable de le pogner. »

Elle a demandé aux représentants de deux organismes si « les jeunes vous parlent de ces clients ? » — leur expertise n’était pas là. « Mais pourrait-on les mettre au banc des accusés ?, a ajouté Mme St-Pierre. Pourrait-on l’humilier, le client ? Je verrais un grand panneau sur le pont Jacques-Cartier qui montrerait ceux qu’on a pognés cette semaine. »

Les travaux de la Commission se déplaceront jeudi à Val d’Or, avant de se poursuivre sous une forme à déterminer d’ici la présentation d’un rapport à l’automne.