Le parrainage de réfugiés miné par la corruption

Dimanche après-midi, dans un stationnement enneigé en face des bureaux du MIFI, un petit camp de réfugiés a été recréé de manière symbolique. 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Dimanche après-midi, dans un stationnement enneigé en face des bureaux du MIFI, un petit camp de réfugiés a été recréé de manière symbolique. 

La pression s’accentue sur le ministère de l’Immigration, alors que des tentatives de corruption et des cas d’intimidation ont été rapportés au ministère et décriés par les personnes voulant parrainer des réfugiés.

Selon ce qu’a appris Le Devoir, des messagers, qui pour certains attendent depuis jeudi l’ouverture des bureaux du ministère pour y déposer des dossiers de parrainage, se seraient fait intimider et proposer de l’argent pour céder la place avantageuse qu’ils occupent dans la file.

Par souci d’équité pour les gens vivant en régions, le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) exige que toutes les demandes de parrainage — 750 seront acceptées au total — soient déposées par des messagers.

L’incident a eu lieu un peu avant 22 h vendredi, dans l’une des salles d’attente aménagées par le ministère, où des gardiens de sécurité et du personnel du MIFI devaient s’assurer du bon déroulement du processus. Des coursiers ont été intimidés par un groupe de personnes déçues de ne pas avoir eu les premières places dans la file. « “Dis-moi c’est quoi ton prix”, c’est ce qu’il a dit », a raconté au Devoir un représentant d’une église, témoin de l’une des tentatives d’extorsion.

Ce dernier avait été appelé en panique par le coursier chargé de ses dossiers. Il dit avoir été témoin à son arrivée de « gestes agressifs » et de menaces verbales à l’endroit de son coursier. Lui-même a été menacé verbalement d’agression physique.

Toujours selon ce témoin, un autre coursier venait tout juste d’être approché et aurait cédé sa place dans la file en échange d’une importante somme. « Parrainer des réfugiés, c’est malheureusement devenu un commerce », déplore ce représentant d’une église. « Il y a si peu de places. Ça a créé un marché noir. »

Disant « prendre la chose au sérieux », le MIFI confirme qu’il a été mis au courant de l’incident voulant que des personnes aient tenté « d’acheter des places », mais refuse d’infirmer ou de confirmer le dépôt de plaintes ou l’ouverture d’une enquête, pour des raisons de confidentialité. « Le ministère est encore en train de faire les vérifications », a déclaré Émilie Vézina, porte-parole du ministère de l’Immigration. Elle ajoute que, pour la journée de dimanche, aucune plainte et aucun cas de ce genre n’ont été rapportés.

Peur et inquiétude

Cela ne rassure pas ce représentant d’une église qui ne lâche pas son coursier d’une semelle. Jour et nuit, il s’assure qu’il est escorté dans certains de ses déplacements et que des gens de confiance sont dans la salle avec lui.

Sylvain Thibault, qui parraine des Congolais réfugiés en Ouganda, se désole lui aussi de ne pas avoir l’esprit tranquille. « Depuis jeudi, j’ai de la misère à dormir », admet-il. « Je sens la peur et la colère au sein des membres de notre groupe. Est-ce que notre coursier va flancher sous des pressions ? Je ne pense pas, mais peut-être que d’autres flancheront d’ici le dépôt. »

Dimanche après-midi, dans un stationnement enneigé en face des bureaux du MIFI, ses amis et lui ont planté une tente et quelques chaises pour recréer de manière symbolique un petit camp de réfugiés. « Parrainer des réfugiés, c’est censé être une belle expérience humaine, avec des moments d’incertitude, mais des moments de grande joie. Mais là, on est pas mal dans la lourdeur », souligne-t-il. « Veut, veut pas, on a la responsabilité des gens qu’on parraine sur notre dos, et de se faire mettre des bâtons dans les roues par des quotas trop bas et un système de dépôt bâtard, ce n’est pas une expérience agréable. »

Parrainer des réfugiés, c’est malheureusement devenu un commerce. Il y a si peu de places. Ça a créé un marché noir.

Peu de places

Au début de 2017, victime de son succès, le programme de parrainage de réfugiés avait été suspendu par les libéraux pendant 18 mois, le temps de le réviser en profondeur et de diminuer l’inventaire de plus de 10 000 dossiers de parrainage qui s’étaient accumulés. Des intervenants du milieu avaient en effet informé le ministère que de la corruption s’était infiltrée dans le processus.

À la réouverture du programme en septembre 2018, les règles avaient été resserrées et 750 demandes, dont 100 venant de particuliers (« groupe de 2 à 5 personnes physiques »), étaient désormais acceptées par le ministère.

Vu le faible nombre de places, le processus s’était déroulé dans un climat de tension et de vive compétition entre les parrains. « Ça s’était mal passé », se rappelle Sylvain Thibault, qui était à l’époque responsable des dossiers de parrainage privé à la Table de concertation des services aux réfugiés et aux personnes immigrantes. Pour lui, le ministère, qui avait pourtant été avisé, « sous-estime encore le problème ».

Le ministre Jolin-Barrette interpellé

Manon Leroux, qui veut faire venir au Canada les membres de la famille d’un couple de Syriens qu’elle a parrainé il y a trois ans, déplore le climat de tension engendré par cette façon de faire. « Jamais de ma vie je n’ai été en contact avec ce genre de choses, je trouve ça affligeant », dit-elle. « Ce n’est pas à la hauteur de ce que le Canada est capable d’offrir aux réfugiés. »

Avec d’autres parrains et marraines, elle s’apprête à envoyer une lettre au ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, pour lui demander de prendre les mesures nécessaires afin de garantir l’équité et la transparence du processus de dépôt. Car les histoires de tentative de corruption, qui sont venues aux oreilles de plusieurs, nourrissent le climat d’incertitude. « Je me doute bien que ce qui se passe au début de la file peut se passer ailleurs dans la file. Je trouve ça révoltant et désolant », dit Mme Leroux. « Ce qui me révolte le plus, c’est le nombre de personnes qui attendent en file pour rien. »

Car malgré un système de numérotation de chaises, rien n’indique combien de précieux dossiers transportent chacun des coursiers, fait-elle remarquer. Et si le premier en file déposait d’un seul coup des centaines de dossiers, voire assez pour remplir à lui seul les quotas ? Où est l’équité pour les parrains, dont certains font la file depuis jeudi pour garantir une bonne place à leur messager ? Le MIFI se dit « sensible à la réalité des garants qui ont décidé de se présenter à l’avance pour attendre », mais il ne commente pas « de cas hypothétiques », a-t-il indiqué au Devoir. La réception des demandes devait débuter à 8 h 30 lundi et respecter « le principe du premier arrivé, premier servi ».

8 commentaires
  • Robert Taillon - Abonné 20 janvier 2020 07 h 19

    Humanité et politique défaillante

    Quel nouvel exemple de mauvaise politique de la part du ministre Jolin- Barrette ! D'ainsi placer des gens qui veulent en aider d'autres qui sont en danger est révoltant et dégoûtant. Avec de telles nouvelles politiques sans coeur et sans jugement espère-t-il se faire plus de capital politique ? Se cherche-t-il une place au sein d'un groupe pour exterminer les plus faibles et les plus vertueux ? Ce gouvernement fait encore une fois la démonstration de son inaptitude à bien faire.

  • Louis Roy - Abonné 20 janvier 2020 07 h 36

    Et le numérique...

    Comment en 2020 peut-on encore ne pas imaginer un système de file d'attente numérique et ainsi éviter ce cirque?

  • Pierre Rousseau - Abonné 20 janvier 2020 07 h 51

    Broche à foin !

    Quel système de broche à foin ! Où est l'évaluation des dossiers ? Premier arrivé, premier servi ! On se croirait chez Tim Hortons ! Des citoyens se disent prêts à s'engager personnellement pour des réfugiés et on les traite comme des parias ! Et ce n'est pas tout, une fois le dossier déposé, selon M. Thibault, ça prend de 2 à 3 ans avant que les « réfugiés » puissent se rendre ici. Est-ce qu'on va attendre que les parrains soient morts pour recevoir ces gens ? En pratique, des réfugiés sont des gens qui ont besoin d'aide immédiatement, sur-le-champ, à cause de leur situation précaire et le gouvernement québécois se fie à la loterie du premier arrivé, premier servi et prend tout son temps pour autoriser la venue des réfugiés. C'est désolant et indigne d'un pays développé qui se préoccupe des droits fondamentaux des gens.

    • Jacques Patenaude - Abonné 20 janvier 2020 17 h 39

      Bien d'accord pour condamner le système de Broche à foin de Jolin-Barette qui démontre encore une fois son incompétence. Mais comment se fait-il qu'on s'insurge si peu des libéraux ces grands garants de la diversité plein de compassion pour les pauvres réfugiés alors qu'en réalité après les discours on regarde la réalité. Leur système d’accueil des réfugiés loin des projecteurs serait un bel exemple de fermeture bureaucratique. 10 000 dossiers accumulé c'est pas de la faute de Jolin-Barette aussi incompétent soit-il. Les libéraux fédéraux et provinciaux toujours aussi prompt à nous faire des discours sur notre fermeture à "l'autre" font habilement œuvre de fermeture caché dans la bureaucratie dont semble-t- il on doivent respecter l'indépendance. Ce qui me choque le plus c'est qu'on ne dénonce pas l’hypocrisie libérale avec autant de véhémence que les frasques de Jolin-Barette.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 20 janvier 2020 08 h 26

    Corruption

    Allons donc! Facile d'accuser le nombre de places, donc indirectement le gouvernement, mais il y aurait tout à coup davantage de places que les tentatives de corruption ne seraient pas moindres, au contraire sans doute.

    Jacques Bordeleau

  • Robert Morin - Abonné 20 janvier 2020 09 h 03

    Incroyable...

    ... de constater que les principes de base du capitalisme et de la loi du marché (rareté = occasion de profit) s'applique jusque sur des vies humaines de réfugiés. Tout peut être considéré comme une marchandise dans le monde individualiste du capitalisme sauvage. Triste, désolant, révoltant et scandaleux!