Le goût de la modération

Plus de quatre Québécois sur cinq (82%) boivent.
Photo: iStock Plus de quatre Québécois sur cinq (82%) boivent.

Deuxième article sur les rapports du Québec à l’alcool : après les 100 ans de la prohibition aux États-Unis rappelés vendredi, voici les 75 ans et quelque des Alcooliques anonymes au Québec.

On discute du rôle des Alcooliques anonymes (AA) depuis un bon moment, dans un bureau montréalais de l’organisme, quand Daniel G., assez laconique jusque-là, se met à raconter l’histoire de Martine.

« J’habite dans un immeuble d’une trentaine de logements. Une autre locataire, Martine, a fait une rechute profonde après avoir perdu son chum. Après 10 ans de sobriété. Une nuit, elle a cogné à ma porte complètement saoule et nue, pour me demander de la bière. On a essayé en groupe de l’amener dans un meeting. Ça n’a rien donné. On l’a envoyée en désintoxication. Ça n’a pas marché. »

Martine était une patiente régulière des hôpitaux. Daniel G. la retrouvait intoxiquée, couchée sur le trottoir. « Elle était rendue au point qu’elle buvait du Purell. Un jour, j’ai vu la police, une ambulance devant l’immeuble. C’était pour Martine. Elle était morte dans son appartement. Elle avait 40 ans. »

Il en tire une règle générale. « On n’a pas du succès à tout coup. Même en donnant tout ce qu’on a, on ne sauve pas tout le monde. C’était à Martine de poser des gestes, de prendre des décisions. Elle refusait les soins. Avec ses parents, on a même tenté de la placer par ordre de la cour. »

Daniel G., sobre depuis cinq ans, est l’adjoint de Lucien J., coordonnateur du comité de l’information publique pour la région 87 des AA. « C’est un cas extrême, dit Lucien J. à son tour en commentant le cas de Martine. On ne remplacera jamais les professionnels. Mais on offre des moyens de combattre l’alcoolisme. Avec l’aide des autres, avec le parrainage, on peut y arriver. »

Une organisation tentaculaire

Tout le territoire des États-Unis et du Canada a été découpé en 1974 en 93 régions AA désignées par ordre alphabétique, en commençant par l’Alaska, no 1. Il y a quatre régions au Québec. La 87 englobe Montréal (au sud de la Métropolitaine) et la Montérégie. C’est la moins étendue, mais la plus populeuse du Québec.

Elle compte plus ou moins 500 groupes de réunions sur les 1200 de la province. Ils organisent des centaines de réunions quotidiennes, des milliers à l’échelle continentale, à toute heure, le midi, le soir, le week-end.

Il y en a pour tous les genres et catégories, des réunions pour femmes, pour gais, pour jeunes, pour anciens prisonniers, en anglais, en français, en espagnol. Il existe une application pour les localiser dans un rayon de 60 km. Un AA dévoué participe à plusieurs meetings par semaine.

La région 87 rassemble environ 12 000 membres sur les quelque 35 000 AA québécois. « C’est stable depuis quelques années. Ici, dès que tu dis que tu es membre, tu le deviens, dès que tu assistes à une réunion, tu es membre », dit Lucien J., coordonnateur du comité, abstinent depuis près de trois décennies.

Chez les AA, on n’utilise que le prénom et l’initiale du nom de famille. Quand Lucien parle d’un des deux fondateurs du mouvement, il dit « Bill W. » pour conserver son « anonymat posthume ». Même les brochures des AA le désignent ainsi tout en révélant son nom complet (Wilson). Bill W. a cofondé les AA avec Dr Bob, un médecin, en Ohio, en 1935. Le mouvement s’est ensuite étendu rapidement sur le continent.

Le premier membre québécois, Dave B., s’est déclaré le 17 avril 1944, il y a donc un peu plus de 75 ans. Les réunions se faisaient deux fois par semaine chez Dave B. Un premier article de la Gazette a parlé du phénomène croissant à l’hiver 1945.

Le défi 28 jours sans alcool

« Une des transformations importantes des dernières années, c’est que les membres arrivent de plus en plus jeunes, dit Lucien J. Moi, je suis arrivé aux AA à 32 ans et demi et j’étais le jeune dans un groupe de vieux dans la soixantaine. Maintenant, on en voit de 20, 22 ans. Ce n’est pas rare. »

Daniel G. ajoute que parfois les jeunes, comme bien d’autres, sortent de thérapie de désintoxication. Devenir AA permet de poursuivre sur le bon chemin.

Ce n’est pas la seule voie empruntée pour arriver, sinon à la désintoxication, au moins à plus de modération. La Fondation Jean-Lapointe, « passionnément engagée dans la lutte contre la toxicomanie » selon son slogan, relance en février le Défi 28 jours sans alcool. Ou 13 jours de week-end sans boisson. Ou une semaine du mois. La campagne d’abstinence volontaire permet d’amasser des fonds pour soutenir la prévention auprès des adolescents du Québec.

Jean-François Gibson relève le défi du mois sec depuis quelques années. Il est maintenant ambassadeur de l’événement et pourtant propriétaire de deux dépanneurs en Abitibi spécialisés en bières artisanales. Est-ce une contradiction ?

« J’ai toujours été partisan de boire de façon intelligente, dit-il. J’organise beaucoup de dégustations. J’aime l’alcool. J’en vis. Mais je veux que les gens entretiennent un rapport sain au produit. Le défi permet de prendre du recul par rapport à sa consommation, de s’arrêter, de réfléchir, pour finalement mieux consommer. »

Il observe des changements positifs des comportements. L’alcool au volant est totalement condamné. Ses jeunes clients se rendant à des soupers lui achètent souvent seulement deux bières, dont une sans alcool. D’ailleurs, les microbrasseries en produisent de plus en plus, dit le fin connaisseur en citant celle du BockAle, microbrasserie de Drummondvile. « La tendance est à boire moins, mais mieux », résume-t-il.

Une société d’ivrognes

Certainement, mais pas partout. Plus de quatre Québécois sur cinq (82 %) boivent. La consommation d’alcool par personne au Québec est passée de 8 litres en 2004-2005 à 8,9 litres en 2011-2012 puis à 8,5 litres en 2017-2018. Ce qui équivaut maintenant à 500 verres par personne, par année. Le Canada en est à 8,2 litres.

Est-ce trop ? Les professionnels de la santé établissent que la consommation abusive équivaut à 5 verres ou plus par semaine pour les hommes et 4 pour les femmes en une seule occasion, au moins une fois par mois, pendant l’année précédente. Le critère des seuils de faible risque est aussi souvent cité. L’alcool, même en quantité raisonnable, aggrave la malchance de développer d’autres maladies.

« Il y a à peu près 200 problèmes sociaux et de santé qu’on peut associer à la consommation d’alcool, dont quelques maladies spécifiquement reliées, l’hépatite alcoolique, la dépendance alcoolique, explique Réal Morin, médecin rattaché à l’institut national de santé publique du Québec (INSPQ). L’alcool est aussi impliqué dans de nombreuses autres maladies, dont plusieurs cancers. Les gens ignorent trop souvent l’impact sur les maladies chroniques. »

La ligne de risque se situe à trois verres maximum dans une journée pour lui et deux pour elle, comme rapporté dans les campagnes d’Éduc’alcool. Et ce, sans boire tous les jours, avec un maximum de 10 (pour les femmes) ou 15 verres (pour les hommes) par semaine.

« Selon nos enquêtes, on sait que du quart au cinquième de la population consomme au-delà des seuils de faible risque, dit le Dr Morin. C’est beaucoup de monde et c’est encore plus si on rapporte le taux aux seuls buveurs. Du point de vue des gens qui se préoccupent de prévention, c’est trop de Québécois qui ne boivent pas bien. »

En plus, le problème est en croissance. Pendant les 15 premières années du siècle, la consommation abusive a augmenté de 18 à 26 %, une hausse de 44 %. Les femmes ont largement contribué à faire faire ce bond en passant de 10 % à 22 % de consommation abusive. « Leur mode de consommation rejoint ceux des hommes », résume le spécialiste Morin.


L’alcoolisme, maladie ou symptôme ?

Les alcooliques ont un problème de dépendance, c’est indéniable. Ce problème peut malheureusement en créer bien d’autres, y compris des maladies mortelles. Est-ce pour autant en soi une maladie ?

« Non », répond franchement le professeur Amnon Jacob Suissa de l’École de travail social de l’UQAM. Il a publié un essai au titre transparent comme de la vodka : Pourquoi l’alcoolisme n’est pas une maladie (Fides, 2007), tiré de sa thèse de doctorat.

« Les premières descriptions de l’alcoolisme comme maladie remontent au milieu du XIXe siècle, explique le professeur joint en Israël. Le mouvement des AA a récupéré le discours médical dans les années 1930. L’alcoolique anonyme dit que l’alcool le contrôle, qu’il se trouve sous son emprise. Pour moi, ça ne tient pas. Un comportement psychosocial ne constitue pas une maladie. Si 100 personnes développent l’alcoolisme, ça ne peut pas être 100 fois pour la même raison. »

Il veut aussi distinguer l’usage de l’abus. Le professeur approuve la consommation modérée, même après une thérapie. Le comportement psychosocial peut mener à l’abus, sans aucun doute, admet-il, tout en ajoutant qu’il n’y a pas qu’une seule façon de se débarrasser d’un abus. Environ 40 % des gens sortent du cycle de l’alcoolisme sans les groupes d’entraide anonymes. La menace de retirer les enfants peut être efficace. Ou la thérapie familiale.