Survivre à Harvey Weinstein

Jeune actrice, la Québécoise Erika Rosenbaum avait décidé de tenter sa chance à Hollywood où elle est tombée dans les griffes du producteur de cinéma déchu, Harvey Weinstein, comme des dizaines d’autres femmes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jeune actrice, la Québécoise Erika Rosenbaum avait décidé de tenter sa chance à Hollywood où elle est tombée dans les griffes du producteur de cinéma déchu, Harvey Weinstein, comme des dizaines d’autres femmes.

En octobre 2017, l’actrice québécoise Erika Rosenbaum a joint sa voix aux dénonciatrices du producteur Harvey Weinstein. Une expérience difficile, mais aussi salvatrice, dit-elle aujourd’hui. Rencontre.

Dehors, il y a la neige. Qui tombe doucement sur la bleuetière, recouvre les branches des immenses pins et se pose sur les pommiers qu’on devine au fond. C’est janvier à L’Île-Perrot, et Erika Rosenbaum ne pourrait être plus loin de Hollywood qu’en ce moment précis.

Avec son mari et ses quatre enfants de moins de 10 ans, Rosenbaum habite depuis quelques mois la ferme d’un couple d’amis à l’ouest de Montréal — en attendant de trouver sa propre fermette dans la région.

La salle où elle reçoit Le Devoir est fraîche, presque froide : une grande pièce en bois aux contours rustiques, avec vue ouverte sur les champs de la ferme. Quelques ballounes accrochées au plafond rappellent un anniversaire récemment fêté. Mais en ce jeudi matin, tout est silencieux. Calme.

Ce secret-là me tuait. Il me rendait souvent et sans raison méfiante, fâchée, en colère, triste, alors que je suis quelqu’un d’enjoué. Il faisait que j’avais peur de ma propre carrière, parce que réussir impliquait de recroiser Weinstein.

 

Le décor et l’ambiance tranchent radicalement avec le tumulte qu’a engendré pour Erika Rosenbaum la publication de l’enquête du New York Times sur Harvey Weinstein, le 5 octobre 2017. En « état de choc », la comédienne a découvert ce jour-là en lisant le texte qu’elle était loin d’être seule. D’autres femmes avaient vécu la même chose qu’elle. Les unes comme les autres sans en parler.

« Quand j’ai lu toutes ces histoires et les points communs avec la mienne, j’étais juste sidérée », dit-elle au cours d’une longue entrevue. « Mais ce fut comme une libération. »

Deux ans et demi plus tard, après avoir vu sa vie bousculée par cette affaire, c’est depuis des champs enneigés qu’Erika Rosenbaum jette un oeil attentif sur le procès que subit Harvey Weinstein à New York — la sélection du jury s’est terminée vendredi.

« Le procès est une étape incroyablement importante, pense la femme de 39 ans. Ça paraît minimal que seulement deux cas soient jugés à New York, et on comprend que le système de justice n’est pas fait pour des crimes comme ça. Mais c’est terriblement important que le monde voie que peu importe l’argent ou le pouvoir que vous avez, vous serez jugés. Et on l’a vu dans le procès de [l’acteur] Bill Cosby : s’il a été envoyé en prison pour ses gestes contre une femme, toutes les autres victimes ont quand même ressenti la victoire. »

Le même piège

Depuis une quinzaine d’années, Erika Rosenbaum vivait avec un secret en elle : ces événements distincts où Harvey Weinstein l’a harcelée, puis agressée. Le modus operandi dont elle a été victime ressemble en tout point à celui décrit par de nombreux autres témoignages — Weinstein utilisait essentiellement toujours les mêmes pièges et stratagèmes.

C’est-à-dire ? Un rendez-vous professionnel déplacé à la dernière minute vers la chambre d’hôtel du producteur. Ce dernier qui apparaît à moitié vêtu et fait des avances sexuelles, exige un massage, veut être regardé pendant qu’il prend sa douche. D’autres situations ont dégénéré plus loin : Weinstein est accusé au criminel de viols et d’agressions sexuelles.

Rosenbaum affirme pour sa part que Weinstein l’a contrainte à lui donner un massage au premier incident — il lui avait fait miroiter l’idée qu’ils parleraient de sa carrière, de projets pour elle. La seconde fois, il l’a forcée à entrer dans la salle de bain de sa chambre d’hôtel (où une assistante de Weinstein avait déplacé le rendez-vous), l’a agrippée par le cou et s’est masturbé derrière elle en l’obligeant à le regarder.

Elle était une jeune actrice, elle tentait sa chance à Hollywood « sans argent ni agent ». « J’étais la cible parfaite, dit-elle aujourd’hui : j’étais là, le coeur ouvert, pour dire oui aux opportunités. Et arrive cette personne avec un pouvoir immense, qui te donne l’impression qu’il te choisit, toi, au milieu d’un party, parce qu’il a vu quelque chose en toi. Et je voulais croire que ce serait ça mon histoire, celle que je raconterais à la télévision : « J’étais dans une soirée et ce producteur célèbre est arrivé… »

Quand on lui demande pourquoi elle a accepté de revoir Weinstein après le premier incident, Rosenbaum rappelle que le pouvoir du producteur était immense — tant pour faire que pour défaire des carrières. Mais aussi qu’elle avait « naïvement » cru qu’après l’épisode du massage, Weinstein avait compris qu’elle ne voulait pas aller plus loin. « Je pensais qu’il comprenait ça, que c’était fini et qu’on allait parler business, qu’il me donnerait des conseils. » Mais non.

Sur la même page

Le 5 octobre 2017, Erika Rosenbaum lit donc cette enquête qui, pour la première fois, met en lumière les agissements de Weinstein à travers le temps (des décennies) et les continents. Elle décide ce même jour d’écrire un courriel aux deux journalistes qui ont mené l’enquête. « C’était pour leur dire merci, simplement. »

Sauf que les reporters du Times ont vite perçu l’intérêt public de son témoignage, et l’ont convaincue d’ajouter sa voix au chapitre. À l’époque, la pleine mesure du dossier Weinstein demeurait inconnue.

J’étais la cible parfaite. J’étais là, le cœur ouvert, pour dire oui aux occasions. Et arrive cette personne avec un pouvoir immense, qui te donne l’impression qu’il te choisit, toi, au milieu d’un party, parce qu’il a vu quelque chose en toi.

Le premier article du Times faisait état d’une dizaine de cas documentés de harcèlement sexuel et de règlements à l’amiable pour acheter le silence de victimes. Mais quand Erika Rosenbaum a partagé son histoire, une trentaine de femmes avaient déjà dénoncé Weinstein. Et au dernier décompte, une centaine d’allégations ont été lancées contre l’ancien producteur tout-puissant.

Au nombre des victimes, des supervedettes (Salma Hayek, Angelina Jolie), mais aussi des voix moins connues comme celle de Rosenbaum ou d’anciennes employées de Weinstein.

« Que ce type de voix soit inclus dans cette histoire, je crois que ça a démontré l’ampleur de ce qui s’est passé, soumet-elle. Vedettes ou inconnues, Weinstein nous traitait de la même façon, nous agressait de la même façon, parce que nous étions pour lui des femmes, et que ça nous mettait sur la même page. »

Guérir

Jusqu’à l’appel du New York Times, Erika Rosenbaum n’avait jamais raconté en détail ce qui s’était passé. Son mari ignorait tout, sa famille aussi. « Ce fut si étrange pour moi de parler de ça, se souvient-elle. Je n’avais jamais pensé que j’allais partager cette histoire — je voulais juste oublier. Mais voilà que j’en parlais à tout le monde… »

Sauf que la décision de plonger s’est prise sur une base simple : « J’ai pensé que j’avais le choix entre ne rien dire ou ajouter ma voix pour donner de la force aux autres victimes. J’avais beaucoup de doutes, mais c’était la meilleure chose à faire. »

Pourquoi ? « Parce que ce secret-là me tuait, répond-elle. Il me rendait souvent et sans raison méfiante, fâchée, en colère, triste, alors que je suis quelqu’un d’enjoué. Il faisait que j’avais peur de ma propre carrière, parce que réussir impliquait de recroiser Weinstein. Et tout ça, je ne le voyais pas avant d’en parler. J’ai appris beaucoup à partir de là : sur le traumatisme, sur le consentement, sur l’égalité… »

Et sur la solidarité aussi. Parce que dans la foulée des dénonciations à l’encontre de Harvey Weinstein est arrivé ce mouvement #MeToo, qui a permis de révéler que le problème du harcèlement sexuel était endémique. Son effet ? « Je me suis sentie tellement moins seule et moins honteuse », souffle Rosenbaum. Qui observe que tout mis ensemble — le procès de New York, cette ferme enneigée, sa famille, le poids du secret envolé : « Je me sens bien dans ma vie. »

8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 18 janvier 2020 06 h 19

    Survivre à Harvey Weinstein...

    ...survivre à une très déviante sexualité, survivre à une dignité écrasée, bafouée, survivre à la Bête dans l'Homme, du pariel au même ?
    Vous y croyez à l'existence du « cochon» dans l'Homme, lire ici l'être humain ? Moi, si.
    Merci madame pour avoir osé.
    La parole libère, vous en témoignez éloquemment. La parole brise les barreaux de prisons intérieures.
    Les non-dits sont aussi responsables de tant de choses...
    Dire, parler aide à comprendre, à expliquer mais pas toujours, oh! que non, justifier.
    Je donne comme exemple le processus de justice réparatrice qui est à s'implanter dans l'Est du Québec
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Clermont Domingue - Abonné 18 janvier 2020 06 h 54

    Les griffes.

    Il est important que les mamans racontent et expliquent l'histoire du Petit chaperon rouge à leurs jeunes filles innocentes.

  • Yvon Pesant - Abonné 18 janvier 2020 07 h 25

    La complicité féminine

    Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein.

    Au delà de la rime trouvée dans leur nom, il y a aussi le fait que le pouvoir malsain de ces hommes allait jusqu'à faire en sorte qu'ils s'assuraient de la complicité de femmes soumises à leur volonté pour arriver à leurs fins plus que simplement libidineuses avec d'autres femmes qu'elles.

    C'est probablement pour ne pas dire certainement le cas avec celle qui annonçait le déplacement des rendez-vous de Weinstein vers la chambre d'hôtel de ce dernier. Comme il en va de même avec des proxénètes qui se servent de "leurs" filles pour en amener d'autres dans leur giron.

    Quant à Ghislaine Maxwells qui amenait les filles mineures à Epstein, on ne peut aucune douter qu'elle se faisait sciemment complice de lui, sans aucune solidarité sororale, pour piéger les princes pervers de ce monde. Quitte à briser les vies d'on ne saura jamais vraiment combien de filles et femmes.

    Jusque dans quelle mesure le mouvement MeToo/MoiAussi fera en sorte que les hommes comprendront que la séduction n'a pas à passer par la soumission de l'autre? Et jusque dans quelle mesure des femmes, soumises ou pas, n'accepteront plus jamais de jouer ce rôle d'entremetteuses en sachant tout le mal que ça fait et le malheur que ça crée à d'autres femmes?

    On ne saurait trop dire. Respect et honneur toutefois à toutes ces femmes qui, comme madame Rosenbaum l'a fait, ont levé le voile, la main et le poing pour nous faire comprendre que ces temps qui ont trop duré se devaient d'être révolus.

  • Anne Sarrasin - Abonnée 18 janvier 2020 09 h 54

    Bravo Madame!

    Un seul mot : Bravo! J'espère que la blessure se fera plus petite avec le temps ...

  • Marc Therrien - Abonné 18 janvier 2020 10 h 44

    Ces obscurs objets du désir et du désarroi


    Les affaires Weinstein et Rozon ont mis en scène des hommes de pouvoir riches et célèbres et exposent des contextes particuliers où l’argent et le pouvoir viennent contaminer le jeu de séduction érotique naturel pour le rendre pathétique et révélateur d’un grand désarroi. C’est ainsi que dans le domaine du jeu de la séduction érotique, on peut se demander si les choses des profondeurs, ces obscurs objets du désir, peuvent vraiment changer profondément : d’abord avec George Bataille : « De deux choses l'une : ou la parole vient à bout de l'érotisme, ou l'érotisme viendra à bout de la parole » et aussi avec Karl Kraus : « le plaisir érotique est une course d’obstacles. L’obstacle le plus attrayant et le plus populaire est la morale. »

    Marc Therrien