Les 100 ans de la prohibition: tu ne boiras point

La prohibition a aussi légué au Québec la Commission des liqueurs du Québec (CLQ) en 1921, l’ancêtre de la Société des alcools.
Photo: iStock La prohibition a aussi légué au Québec la Commission des liqueurs du Québec (CLQ) en 1921, l’ancêtre de la Société des alcools.

Il y a un siècle pile, l’Amérique se soumettait aux diktats prohibitionnistes. Mais l’alcool n’était-il que le bouc émissaire de maux sociaux plus profonds ? Premier de deux articles sur l’alcool et nous.

Cette nuit-là, l’Amérique est constitutionnellement passée au régime sec. Il y a très exactement un siècle, le 17 janvier 1920, à minuit une minute, entrait en vigueur partout sur le territoire des États-Unis le 18e amendement de la Constitution interdisant « la production, la vente ou le transport de boissons alcoolisées ».

L’article ajoutait que « l’importation ou l’exportation [de ces produits] à des fins de consommation sont également interdites ». Une autre disposition de la loi dite Volstead, nommée d’après le président du comité législatif Andrew Volstead, précisait que l’illégalité concernait les boissons contenant plus de 0,5 % d’alcool.

Le très long combat politique organisé pour la sobriété forcée venait de remporter sa plus grande victoire. La prohibition généralisée et universelle, sans exception, commençait.

Le Canada n’était pas en reste. En 1898, un plébiscite pour la prohibition de l’alcool avait obtenu une faible majorité dans toutes les provinces (51,2 %) sauf au Québec, qui avait voté contre à 81,55 %. Ottawa avait finalement laissé aux législations provinciales le soin d’appliquer la mesure radicale.

« Le mouvement de tempérance s’est étendu sur des décennies en Amérique du Nord, mais la Première Guerre mondiale a été son grand catalyseur, explique Caroline Robert, membre du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS) de l’UQAM, spécialiste de la régulation de l’alcool au Québec au XIXe et au XXe siècle. Après le cataclysme, on se retrouve dans un moment où il semble nécessaire de régénérer la société. La sobriété s’inscrit dans cette option de construction d’une nouvelle nation. »

Histoires de femmes

Mme Robert a défendu l’an dernier un mémoire aussi original qu’unique sur le mouvement de tempérance québécois entre 1870 et 1922. « La prédominance catholique va teinter le mouvement ici », résume la spécialiste. Elle donne l’exemple du vin de messe, toujours exclu des demandes franco-papistes de prohibition, tandis que les groupes protestants radicalisent les interdits.

« Les catholiques sont plus tempérants et les protestants, plus prohibitifs, poursuit Mme Robert. Mais ce qui fait surtout la particularité du Québec, c’est qu’ici les groupes féminins sont moins présents dans l’espace public, le discours sur la tempérance étant davantage monopolisé par les hommes du clergé catholique et les médecins. Au Canada anglais, les groupes de femmes ont beaucoup plus d’importance. »

Par contre, les Québécoises sont plus dans l’action directe. Leurs organismes, comme la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste fondée en 1907 par Caroline Béique et Marie Lacoste Gérin-Lajoie, diffusent des informations, mettent en place des mécanismes pour aider celles aux prises avec la violence conjugale, mais aussi pour réclamer l’intervention de l’État dans les problèmes sociaux. En plus, les femmes comptaient aux élections, le droit de vote leur ayant été accordé en 1918 au fédéral.

On dit que, si la société va mal, c’est à cause de l’alcool. On dit que, si les gens sont pauvres, c’est parce qu’ils boivent. C’est commode.

« Le mouvement de tempérance va être un des moteurs du mouvement féministe, dit l’historienne. Cette lutte va politiser les femmes d’une certaine façon en leur donnant la parole, en les regroupant, en les encourageant à réfléchir à leur réalité. »

Dans son mémoire, Mme Robert cite la popularité des produits tonifiants à base d’alcool vendus aux femmes ou l’habitude de l’épicier d’offrir un verre à ses clientes. N’empêche, la consommation féminine était fortement désapprouvée.

« Quand une femme est tombée dans ce vice, il n’y a plus rien », disait un pamphlet de tempérance de 1907 du franciscain québécois Hugolin Lemay. « Si elle a un mari, des enfants, elle est pour eux une plaie vivante, incurable et pleine de douleurs. » L’idéal féminin chérissait le modèle maternel de respectabilité, de piété et de pureté morale.

« L’alcool est très révélateur de l’agir d’une société à un moment donné, poursuit l’historienne ès boissons alcoolisées, rencontrée au CHRS cette semaine. Cet objet nous permet d’entrer par une porte de côté au coeur des rapports sociaux de sexes ou de classes, jusqu’à toucher aux modes de régulation sociale. »

Les raisons d’une déraison

À un siècle de distance, il est bien aisé de ridiculiser la volonté de la population et la décision des gouvernements de s’engager dans la voie radicale de la prohibition. D’ailleurs, Mme Robert rappelle que même l’Europe y a goûté à divers degrés, y compris la très permissive France, par exemple avec son interdit de l’absinthe. La chercheuse québécoise arrive d’un colloque à Reims sur le thème où a été discutée l’importance des mouvements internationaux de tempérance qui organisaient des congrès annuels.

Seulement, il faut bien se replonger dans l’alambic et comprendre ce qui a mené à cette solution radicale.

Oui, évidemment, l’alcoolisme faisait des ravages à l’époque comme maintenant. Certaines catégories sociales surconsommaient. Certains pères de famille buvaient leurs payes, s’enivraient, tapaient sur tout le monde.

Seulement, était-ce bien le noeud, le coeur des problèmes, l’effet ou la cause de maux plus profonds ?

Le mémoire de Mme Robert s’intitule À qui la faute ?, une question empruntée au père Hugolin rendant responsables de la prolifération de l’alcoolisme « les aubergistes, les pauvres et surtout les femmes ».

« L’alcool devient alors le bouc émissaire des problèmes sociaux, résume l’historienne. On identifie mal le problème. On dit que, si la société va mal, c’est à cause de l’alcool. On dit que, si les gens sont pauvres, c’est parce qu’ils boivent. C’est commode. Ça permet facilement de ne pas remettre en cause le système des inégalités. »

Al Capone et Seagram

De toute manière, ce qui pouvait paraître comme une bonne idée pour réduire le problème de l’alcoolisme a vite engendré des effets pervers et pernicieux. La contrebande généralisée a fait gonfler le crime organisé.

Le régime sec a duré treize ans. Le Québec a grandement profité de ces années sèches. La compagnie Seagram a connu une croissance exponentielle dans les années 1920. Comme elle s’était préparée à la levée de l’interdit américain en accumulant des stocks de whisky âgé, elle domine vite le marché des États-Unis dans les années 1930 et devient finalement une des plus grandes distilleries du monde jusqu’à sa disparition en 2000.

La prohibition a aussi légué au Québec la Commission des liqueurs du Québec (CLQ) en 1921, l’ancêtre de la Société des alcools, solution du monopole d’État sur la vente de vin et de spiritueux (mais pas de bière) quasi unique en Amérique du Nord. Le modèle découlait d’une initiative adoptée en Angleterre, elle-même inspirée du système Gothembourg. Cette solution suédoise transférait la responsabilité de la vente d’alcool à l’échelle locale à l’aide de tickets de rationnement (motbok).

« L’alcool faisait tellement partie du quotidien que l’interdit du commerce a simplement mené à la création d’un marché parallèle, explique Caroline Robert, qui poursuit ses recherches sur les rapports du Québec à l’alcool au doctorat. Le gouvernement a donc constaté qu’il perdait beaucoup d’argent en ne vendant plus de licences. »

Les buveurs restaient seuls responsables de leur malheur et de leur réhabilitation. Il fallut attendre les années 1940 au Québec pour voir naître d’autres formes d’entraide et les années 1960 pour que la question de l’alcoolisme et de sa résolution soit pensée autrement…

À lire demain : La modération a-t-elle meilleur goût ? Les rapports actuels du Québec à l’alcool.

Boire et déboires en Amérique

En 1919-1920, 33 des 48 États de l’Union faisaient déjà appliquer leurs propres lois anti-alcool, souvent en bannissant les bars (anti- saloon legislation). Le Congrès lui-même comptait deux tiers de membres dits « dry » (secs) opposés aux « wet » (disons imbibés).

La prohibition, qui pouvait paraître comme une bonne idée pour réduire le problème de l’alcoolisme, a cependant vite engendré des effets pervers et pernicieux. La contrebande généralisée a notamment fait gonfler le crime organisé.

Al Capone, ça vous dit quelque chose ? Le gangster contrebandier est évoqué dans Tintin en Amérique. Dans une scène délirante, un shérif ivre, qui a consommé de l’alcool frelaté, s’accroche tant bien que mal à un écriteau où apparaît un des articles du 18e amendement.

Le régime sec a duré 13 ans, et en 1933 le 21e amendement effaçait le 18e. C’est le seul des 27 amendements ratifiés à avoir été abrogé.